—On m'a souvent cité ce chapitre; car toutes les personnes qui m'ont aimé, m'ont rencontré sous leurs pieds. Mais je me suis bientôt élevé au niveau de leurs coeurs, et même au-dessus de la tête de quelques-unes, et c'est en cela que je suis un Panurge de meilleure race que celui de Rabelais; je n'ai ni sa lâcheté, ni son cynisme, ni sa gloutonnerie, ni sa hâblerie, ni son égoïsme; mais j'ai de commun avec lui la finesse de l'esprit et les hasards de la fortune. Si vous m'emmenez avec vous pour quelques jours, vous verrez que, partageant les aises de votre vie, je n'en abuserai pas un seul instant. Quand j'en aurai assez (et je me dégoûterai probablement de votre société avant que vous le soyez de la mienne), vous verrez que vous aurez des regrets et que c'est vous qui me devrez de la reconnaissance.
—C'est fort possible, dit Léonce en riant, quoique je vous trouve avec Panurge une ressemblance que vous reniez: la forfanterie.
—Non pas, Monsieur; celui-là est fanfaron, qui promet et ne tient point. Ne soyez pas piqué de ce que je vous avance, que je serai las avant vous de notre familiarité. Ce ne sera pas vous qui en serez cause, car je vois en vous du génie et de la grandeur d'âme; mais des circonstances extérieures, indépendantes de notre volonté à tous deux: le monde qui m'amuse un instant et bientôt me déplaît, la contrainte de quelque usage auquel je ne saurai peut-être me soumettre que pour un certain nombre d'heures, quelque personnage qui vous charmera et qui me sera antipathique, enfin un caprice de mon esprit mobile qui m'entraînera à quelque pointe vers un nouvel aspect des choses, ceci ou cela me forcera de vous quitter. Mais vous n'aurez pas honte de m'avoir connu, et le nom de Teverino ne vous sera jamais odieux, je vous le jure.
—Je sens que vous ne me trompez pas, répondit Léonce, quoique votre inconstance m'effraie. Voyons, pouvez-vous vous engager à vivre vingt-quatre heures de ma vie et à vous transformer des pieds à la tête, moralement parlant, en homme du monde, comme vous l'êtes déjà matériellement?
—Rien ne me sera plus facile; j'aurai d'aussi belles manières et d'aussi nobles procédés que vous-même; car depuis une heure que je suis avec vous, je vous possède déjà. D'ailleurs, n'ai-je pas vécu de pair à compagnon avec la noblesse, quand mes talents me faisaient rechercher? Croyez-vous que si j'avais voulu adopter une manière d'être uniforme, me priver d'émotions vives, comme de m'abstenir de me ruiner en un jour et de quitter une marquise pour courir après une bohémienne; enfin que si j'avais voulu me ranger, comme on dit, me soumettre à des exigences, me laisser torturer par l'ambition, infliger à ma vanité tous les supplices de la vanité jalouse, subir les caprices des grands, et nuire à mes compétiteurs pour édifier ma fortune et ma réputation, je n'aurais pas fait comme tant d'autres, qui sont entrés dans le monde par la petite porte des artistes, et qui, devenus seigneurs à leur tour, ont vu ouvrir devant eux les deux battants de la grande? Rien ne m'eût été plus aise, et c'est cette facilité même qui m'en a dégoûté. Comptez donc sur mon sentiment des convenances, tant que vos convenances me conviendront, c'est-à-dire pendant vingt-quatre heures, terme que je puis accepter.
—En ce cas, vous allez passer pour un de mes amis que je viens de rencontrer herborisant ou philosophant dans la montagne, et vous serez présenté comme tel à une belle dame que nous allons rejoindre, et que vous entretiendrez dans cette erreur jusqu'à ce que je vous prie de cesser.
—Je ne puis prendre un engagement posé dans ces termes; je serais toujours à votre caprice, et cela glacerait mon génie. Nous sommes convenus de vingt-quatre heures, ni plus ni moins, et il faut que le serment soit réciproque. Je ne vais pas plus loin, si vous ne me donnez votre parole d'honneur de ne pas m'ôter mon masque avant demain à deux heures de l'après-midi; car je vois au soleil qu'il est cette heure-là ou peu s'en faut: de même que de mon côté, je vous autorise, si je me trahis avant l'expiration du contrat, à me remettre, nu, dans le lac où vous m'avez trouvé.
—C'est convenu sur l'honneur, dit Léonce.
En tournant, par derrière le bosquet où la voiture était abritée, Léonce et Teverino parvinrent à replacer la valise sous le coffre de devant, sans avoir été aperçus.
—Laissez-moi aller à la découverte et attendez-moi, dit Léonce; et, comme il s'avançait sur le chemin, il vit venir à lui Madeleine toute haletante, et portant le hamac.