La négresse le suivit, et le jockey, partagé entre le point d'honneur et la crainte de se noyer, se plaça devant les chevaux en attendant qu'on eût pris un parti.
—Sabina, dit Léonce d'un ton d autorité, descendez.
—Je ne descendrai pas, répondit-elle; c'est la première fois que je sens le plaisir qu'on peut trouver dans le péril. Je veux me donner cette émotion.
—Je ne le souffrirai pas, reprit Léonce en lui saisissant le bras avec force. C'est un acte de démence.
—Vous n'avez point de droits sur ma vie, Léonce, et le marquis, d'ailleurs, en répond.
—Le marquis est un sot! s'écria Léonce, exaspéré de voir la subite passion de lady G... se trahir si follement.
Le marquis se retourna et regarda Léonce avec des yeux flamboyants.
—Vous voulez dire que vous êtes deux fous, dit Sabina, essayant de cacher l'effroi que lui causait cette querelle. Je cède à votre sollicitude, Léonce; marquis, vous descendrez aussi. Le jockey, qui nage comme un poisson, peut se risquer seul à faire passer la voiture.
—Je nage mieux que tous les jockeys et que tous les poissons du monde, reprit Teverino, et je ne vois d'ailleurs pas pourquoi la vie de cet enfant serait exposée plutôt que la mienne. Dans mon opinion, Madame, un homme en vaut un autre, et si j'ai voulu risquer le passage, c'est à moi d'en subir seul les conséquences. Combien valent vos chevaux, Léonce? ajouta-t-il d'un air d'opulence fanfaronne.
—Je t'en fais présent, dit Léonce, noie-les si tu veux. Mais je te dirai deux mots sur l'autre rive, ajouta-t-il à voix basse.