Cette prairie avait bien une demi-lieue de long; elle était coupée de larges ruisseaux auxquels des arbres renversés servaient de ponts. Dans l'obscurité, Valentine faillit plusieurs fois se laisser tomber. Tantôt elle accrochait sa robe à d'invisibles épines, tantôt son pied s'enfonçait dans la vase trompeuse du ruisseau. Sa marche légère éveillait des milliers de phalènes bourdonnantes; le grillon babillard se taisait à son approche, et quelquefois une chouette endormie dans le tronc d'un vieux saule s'en échappait, et la faisait tressaillir en rasant son front de son aile souple et cotonneuse.

C'était la première fois de sa vie que Valentine se hasardait seule, la nuit, volontairement, hors du toit paternel. Quoi qu'une grande exaltation morale lui prêtât des forces, la peur s'empara d'elle parfois, et lui donnait des ailes pour raser l'herbe et franchir les ruisseaux.

Au lieu indiqué elle trouva sa sœur, qui l'attendait avec impatience. Après mille tendres caresses, elles s'assirent sur la marge d'un fossé et se mirent à causer.

—Conte-moi donc ta vie depuis que je t'ai perdue, dit Valentine à Louise.

Louise raconta ses voyages, ses chagrins, son isolement, sa misère. À peine âgée de seize ans, lorsqu'elle se trouva exilée en Allemagne auprès d'une vieille parente de sa famille, elle n'avait touché qu'une faible pension alimentaire qui ne suffisait point à la rendre indépendante. Tyrannisée par cette duègne, elle s'était enfuie en Italie, où, à force de travail et d'économie, elle avait réussi à subsister. Enfin, sa majorité étant arrivée, elle avait joui de son patrimoine, héritage fort modique, car toute la fortune de cette famille venait de la comtesse; la terre même de Raimbault, ayant été rachetée par elle, lui appartenait en propre, et la vieille mère du général ne devait une existence agréable qu'aux bons procédés de sa belle-fille. C'est pour cette raison qu'elle la ménageait et avait abandonné entièrement Louise, afin de ne pas tomber dans l'indigence.

Quelque mince que fût la somme que toucha cette malheureuse fille, elle fut accueillie comme une richesse, et suffit de reste à des besoins qu'elle avait su restreindre. Une circonstance, qu'elle n'expliquait pas à sa sœur, l'ayant engagée à revenir à Paris, elle y était depuis six mois lorsqu'elle apprit le prochain mariage de Valentine. Dévorée du désir de revoir sa patrie et sa sœur, elle avait écrit à sa nourrice madame Lhéry; et celle-ci, bonne et aimante femme, qui n'avait jamais cessé de correspondre de loin en loin avec elle, se hâta de l'inviter à venir secrètement passer quelques semaines à la ferme. Louise accepta avec empressement, dans la crainte que le mariage de Valentine ne mît bientôt une plus invincible barrière entre elles deux.

—À Dieu ne plaise! répondit Valentine; ce sera au contraire le signal de notre rapprochement. Mais, dis-moi, Louise, dans tout ce que tu viens de me raconter, tu as omis une circonstance bien intéressante pour moi... Tu ne m'as pas dit si...

Et Valentine, embarrassée de prononcer un seul mot qui eût rapport à cette terrible faute de sa sœur, qu'elle eût voulu effacer au prix de tout son sang, sentit sa langue se paralyser et son front se couvrir d'une sueur brûlante.

Louise comprit, et malgré les déchirants remords de sa vie, aucun reproche n'enfonça dans son cœur une pointe si acérée que cet embarras et ce silence. Elle laissa tomber sa tête sur ses mains, et, facile à aigrir après une vie de malheur, elle trouva que Valentine lui faisait plus de mal à elle seule que tous les autres ensemble. Mais, revenant bientôt à la raison, elle se dit que Valentine souffrait par excès de délicatesse; elle comprit qu'il en avait déjà bien coûté à cette jeune fille si pudique pour appeler une confidence plus intime et pour oser seulement la désirer.

—Eh bien! Valentine, dit-elle en passant un de ses bras au cou de sa jeune sœur.