Puis Valentine, essuyant ses yeux, réussit par un sublime effort à dépouiller la rigidité de la jeune vierge pour s'élever au rôle de l'amie généreuse et forte.
—Dis-moi, s'écria-t-elle; il est dans tout cela un être qui a dû étendre son influence sacrée sur toute ta vie, un être que je ne connais pas, dont j'ignore le nom, mais qu'il m'a semblé parfois aimer de toute la force du sang et de toute la volonté de ma tendresse pour toi...
—Tu veux donc que je t'en parle, ô ma courageuse sœur! J'ai cru que je n'oserais jamais te rappeler son existence. Eh bien! ta grandeur d'âme surpasse tout ce que j'en espérais. Mon fils existe, il ne m'a jamais quittée; c'est moi qui l'ai élevé. Je n'ai point essayé de dissimuler ma faute en l'éloignant de moi ou en lui refusant mon nom. Partout il m'a suivie, partout sa présence a révélé mon malheur et mon repentir. Et, le croiras-tu, Valentine? j'ai fini par mettre ma gloire à me proclamer sa mère, et dans toutes les âmes justes j'ai trouvé mon absolution en faveur de mon courage.
—Et quand même je ne serais pas ta sœur et ta fille aussi, répondit Valentine, je voudrais être au nombre de ces justes. Mais où est-il?
—Mon Valentin est à Paris, dans un collège. C'est pour l'y conduire que j'ai quitté l'Italie, et c'est pour te voir que je me suis séparée de lui depuis un mois. Il est beau, mon fils, Valentine; il est aimant; il te connaît; il désire ardemment embrasser celle dont il porte le nom, et il te ressemble. Il est blond et calme comme toi; à quatorze ans, il est presque de ta taille... Dis, voudras-tu, quand tu seras mariée, que je te le présente?
Valentine répondit par mille caresses.
Deux heures s'étaient écoulées rapidement, non-seulement à se rappeler le passé, mais encore à faire des projets pour l'avenir. Valentine y portait toute la confiance de son âge; Louise y croyait moins, mais elle ne le disait pas. Une ombre noire se dessina tout d'un coup dans l'air bleu au-dessus du fossé. Valentine tressaillit et laissa échapper un cri d'effroi. Louise, posant sa main sur la sienne, lui dit:
—Rassure-toi, c'est un ami, c'est Bénédict.
Valentine fut d'abord contrariée de sa présence au rendez-vous. Il semblait que désormais tous les actes de sa vie amenassent un rapprochement forcé entre elle et ce jeune homme. Cependant elle fut forcée de comprendre que son voisinage n'était pas inutile à deux femmes dans cet endroit écarté, et surtout que son escorte devait agréer à Louise, qui était à plus d'une lieue de son gîte. Elle ne put pas non plus s'empêcher de remarquer le sentiment de délicatesse respectueuse qui l'avait fait s'abstenir de paraître durant leur entretien. Ne fallait-il pas du dévouement, d'ailleurs, pour monter ainsi la garde pendant deux heures? Tout bien considéré, il y aurait eu de l'ingratitude à lui faire un froid accueil. Elle lui expliqua le billet de sa mère, prit tout le tort sur elle, et le supplia de ne venir au château qu'avec une forte dose de patience et de philosophie. Bénédict jura en riant que rien ne l'ébranlerait; et, après l'avoir reconduite avec Louise jusqu'au bout de la prairie, il reprit avec celle-ci le chemin de la ferme.