Le lendemain il se présenta au château. Par un hasard dont Bénédict ne se plaignait pas, c'était au tour de madame de Raimbault à avoir la migraine; mais celle-là n'était pas feinte, elle la força de garder le lit. Les choses se passèrent donc mieux que Bénédict ne l'avait espéré. Quand il sut que la comtesse ne se lèverait pas de la journée, il commença par démonter le piano et enlever toutes les touches; puis il trouva qu'il fallait remettre des buffles à tous les marteaux; quantité de cordes rouillées étaient à renouveler; enfin il se créa de l'ouvrage pour tout un jour; car Valentine était là, lui présentant les ciseaux, l'aidant à rouler le laiton sur la bobine, lui donnant la note au diapason, et s'occupant de son piano peut-être plus ce jour-là qu'elle n'avait fait dans toute sa vie. De son côté, Bénédict était beaucoup moins habile à cette besogne que Valentine ne l'avait annoncé. Il cassa plus d'une corde en la montant, il tourna plus d'une cheville pour une autre, et souvent dérangea l'accord de toute une gamme pour remettre celui d'une note. Pendant ce temps, la vieille marquise allait, venait, toussait, dormait, et ne s'occupait d'eux que pour les mettre plus à l'aise encore. Ce fut une délicieuse journée pour Bénédict. Valentine était si douce, elle avait une gaieté si naïve, si vraie, une politesse si obligeante, qu'il était impossible de ne pas respirer à l'aise auprès d'elle. Et puis je ne sais comment il se fit qu'au bout d'une heure, par un accord tacite, toute politesse disparut entre eux. Une sorte de camaraderie enfantine et rieuse s'établit. Ils se raillaient de leurs mutuelles maladresses, leurs mains se rencontraient sur le clavier, et, la gaieté chassant l'émotion, ils se querellaient comme de vieux amis. Enfin, vers cinq heures, le piano se trouvant accordé, Valentine imagina un moyen de retenir Bénédict. Un peu d'hypocrisie s'improvisa dans ce cœur de jeune fille, et, sachant que sa mère accordait tout à l'extérieur de la déférence, elle se glissa dans son alcôve.
—Maman, lui dit-elle, M. Bénédict a passé six heures à mon piano, et il n'a pas fini; cependant nous allons nous mettre à table: j'ai pensé qu'il était impossible d'envoyer ce jeune homme à l'office, puisque vous n'y envoyez jamais son oncle, et que vous lui faites servir du vin sur votre propre table. Que dois-je faire? Je n'ai pas osé l'inviter à dîner avec nous sans savoir de vous si cela était convenable.
La même demande, faite en d'autres termes, n'eût obtenu qu'une sèche désapprobation. Mais la comtesse était toujours plus satisfaite d'obtenir la soumission à ses principes que l'obéissance passive à ses volontés. C'est le propre de la vanité de vouloir imposer le respect et l'amour de sa domination.
—Je trouve la chose assez convenable, répondit-elle. Puis qu'il s'est rendu à mon billet sans hésiter, et qu'il s'est exécuté de bonne grâce, il est juste de lui montrer quelque égard. Allez, ma fille, invitez-le vous-même de ma part.
Valentine, triomphante, retourna au salon, heureuse de pouvoir faire quelque chose d'agréable au nom de sa mère, et lui laissa tout l'honneur de cette invitation. Bénédict, surpris, hésita à l'accepter. Valentine outre-passa un peu les pouvoirs dont elle était investie en insistant. Comme ils passaient tous trois à table, la marquise dit à l'oreille de Valentine:
—Est-ce que vraiment ta mère a eu l'idée de cette honnêteté? Cela m'inquiète pour sa vie. Est-ce qu'elle est sérieusement malade?
Valentine ne se permit pas de sourire à cette âcre plaisanterie. Tour à tour dépositaire des plaintes et des inimitiés de ces deux femmes, elle était entre elles comme un rocher battu de deux courants contraires.
Le repas fut court, mais enjoué. On passa ensuite sous la charmille pour prendre le café. La marquise était toujours d'assez bonne humeur en sortant de table. De son temps, quelques jeunes femmes, dont on tolérait la légèreté en faveur de leurs grâces, et peut-être aussi de la diversion que leurs inconvenances apportaient à l'ennui d'une société oisive et blasée, se faisaient fanfaronnes de mauvais ton; à certains visages l'air mauvais sujet allait bien. Madame de Provence était le noyau d'une coterie féminine qui sablait fort bien le champagne. Un siècle auparavant, Madame, belle-sœur de Louis XIV, bonne et grave Allemande qui n'aimait que les saucisses à l'ail et la soupe à la bière, admirait chez les dames de la cour de France, et surtout chez madame la duchesse de Berry, la faculté de boire beaucoup sans qu'il y parût, et de supporter à merveille le vin de Constance et le marasquin de Hongrie.
La marquise était gaie au dessert. Elle racontait avec cette aisance, ce naturel propre aux gens qui ont vu beaucoup de monde, et qui leur tient lieu d'esprit. Bénédict l'écouta avec surprise. Elle lui parlait une langue qu'il croyait étrangère à sa classe et à son sexe. Elle se servait de mots crus qui ne choquaient pas, tant elle les disait d'un air simple et sans façon. Elle racontait aussi des histoires avec une merveilleuse lucidité de mémoire et une admirable présence d'esprit pour en sauver les situations graveleuses à l'oreille de Valentine. Bénédict levait quelquefois les yeux sur elle avec effroi, et, à l'air paisible de la pauvre enfant, il voyait si clairement qu'elle n'avait pas compris qu'il se demandait s'il avait bien compris lui-même, si son imagination n'avait pas été au delà du vrai sens. Enfin il était confondu, étourdi de tant d'usage avec tant de démoralisation, d'un tel mépris des principes joint à un tel respect des convenances. Le monde que la marquise lui peignait était devant lui comme un rêve auquel il refusait de croire.