—Je crois vraiment que j'étais née pour être fermière! Oh! que j'aurais aimé cette vie simple et ces calmes occupations de tous les jours! J'aurais fait tout moi-même comme madame Lhéry; j'aurais élevé les plus beaux troupeaux du pays; j'aurais eu de belles poules huppées et des chèvres que j'aurais menées brouter dans les buissons. Si vous saviez combien de fois dans les salons, au milieu des fêtes, ennuyée du bruit de cette foule, je me suis prise à rêver que j'étais une gardeuse de moutons, assise au coin d'un pré! mais l'orchestre m'appelait dans la cohue, mais mon rêve était l'histoire du pot au lait!

Appuyé contre un râtelier, Bénédict l'écoutait avec attendrissement; car elle venait de répondre tout haut, par une liaison d'idées sympathiques, aux vœux qu'il avait formés tout bas.

Ils étaient seuls. Bénédict voulut se hasarder à poursuivre ce rêve.

—Mais s'il vous avait fallu épouser un paysan? lui dit-il.

—Au temps où nous vivons, répondit-elle, il n'y a plus de paysans. Ne recevons-nous pas la même éducation dans presque toutes les classes? Athénaïs n'a-t-elle pas plus de talents que moi? Un homme comme vous n'est-il pas très-supérieur par ses connaissances à une femme comme moi?

—N'avez-vous pas les préjugés de la naissance? reprit Bénédict.

—Mais je me suppose fermière; je n'aurais pas pu les avoir.

—Ce n'est pas une raison; Athénaïs est née fermière, et elle est bien fâchée de n'être pas née comtesse.

—Oh! qu'à sa place je m'en réjouirais, au contraire! dit-elle avec vivacité.

Et elle resta pensive, appuyée sur la crèche, vis-à-vis de Bénédict, les yeux fixés à terre, et ne songeant pas qu'elle venait de lui dire des choses qu'il aurait payées de son sang.