Bénédict s'enivra longtemps des images folles et flatteuses que cet entretien venait d'éveiller. Sa raison s'endormit dans ce doux silence, et toutes les idées riantes et trompeuses prirent la volée. Il se vit maître, époux et fermier dans la Vallée-Noire. Il vit dans Valentine sa compagne, sa ménagère, sa plus belle propriété. Il rêva tout éveillé, et deux ou trois fois il s'abusa au point d'être près de l'aller presser dans ses bras. Quand le bruit des voix l'avertit de l'approche de Louise et d'Athénaïs, il s'enfuit par un côté opposé, et courut se cacher dans un coin obscur de la grange, derrière les meules de blé. Là il pleura comme un enfant, comme une femme, comme il ne se souvenait pas d'avoir pleuré; il pleura ce rêve qui venait de l'enlever un instant au monde existant, et qui lui avait donné plus de joie en quelques minutes d'illusion qu'il n'en avait goûté dans toute une vie de réalité. Quand il eut essuyé ses larmes, quand il revit Valentine, toujours sereine et douce, interrogeant son visage avec une muette sollicitude, il fut heureux encore: il se dit qu'il y avait plus de bonheur et de gloire à être aimé en dépit des hommes et de la destinée qu'à obtenir sans peine et sans péril une affection légitime. Il se plongea jusqu'au cou dans cette mer trompeuse de souhaits et de chimères; il retomba dans son rêve. À table, il se plaça auprès de Valentine; il s'imagina qu'elle était la maîtresse chez lui. Comme elle aimait volontiers à se charger de tout l'embarras du service, elle découpait, faisait les portions et se plaisait à être utile à tous. Bénédict la regardait d'un air stupide de joie; il lui tendait son assiette, ne lui adressait plus une seule de ces politesses d'usage qui rapellent à chaque instant les conventions et les distances, et, quand il voulait qu'elle lui servît de quelque mets, il lui disait en tendant son assiette:

—À moi, madame la fermière!

Quoiqu'on bût le vin du cru à la ferme, M. Lhéry avait en réserve pour les grandes occasions, d'excellent champagne; mais personne n'y fit honneur. L'ivresse morale était assez forte. Ces êtres jeunes et sains n'avaient pas besoin d'exciter leurs nerfs et de fouetter leur sang. Après le dîner ils jouèrent à se cacher et à se poursuivre dans les prés. M. et Mme Lhéry eux-mêmes, libres enfin des soins de la journée, se mirent de la partie. On y admit encore une jolie servante de ferme et les enfants du métayer. Bientôt la prairie ne retentit plus que de rires et de cris joyeux. Ce fut le dernier coup pour la raison de Bénédict. Poursuivre Valentine, ralentir sa course pour la laisser fuir devant lui et la forcer de s'égarer dans les buissons, puis fondre sur elle à l'improviste, s'amuser de ses cris, de ses ruses, la joindre enfin et n'oser la toucher, mais voir son sein agité, ses joues vermeilles et ses yeux humides, c'en était trop pour un seul jour.

Athénaïs, remarquant en elle-même ces fréquentes absences de Bénédict et de Valentine, et voulant faire courir après elle, proposa de bander les yeux au poursuivant. Elle serra malicieusement le mouchoir à Bénédict, s'imaginant qu'il ne pourrait plus choisir sa proie; mais Bénédict s'en souciait bien! L'instinct de l'amour, ce charme puissant et magique qui fait reconnaître à l'amant l'air où sa maîtresse a passé, le guidait aussi bien que ses yeux; il atteignait toujours Valentine, et, plus heureux qu'à l'autre jeu, il pouvait la saisir dans ses bras, et, feignant de ne pas la reconnaître, l'y garder longtemps. Ces jeux-là sont la plus dangereuse chose du monde.

Enfin la nuit vint, Valentine parla de se retirer; Bénédict était auprès d'elle, et ne sut pas dissimuler son chagrin.

—Déjà! s'écria-t-il d'une grosse et rude manière qui porta jusqu'au fond du cœur de Valentine la conviction de la vérité.

—Déjà! en effet, répondit-elle; cette journée m'a semblé bien courte.

Et elle embrassa sa sœur; mais n'avait-elle songé qu'à Louise en le disant?

On apprêta la carriole, Bénédict se promettait encore quelques instants de bonheur; mais l'arrangement des places trompa son attente. Louise se mit tout au fond pour n'être pas aperçue aux environs du château. Sa sœur se mit auprès d'elle. Athénaïs s'assit sur la banquette de devant, auprès de son cousin; il en eut tant d'humeur qu'il ne lui adressa pas un mot pendant toute la route.

À l'entrée du parc, Valentine le pria d'arrêter à cause de Louise qui craignait toujours d'être vue malgré l'obscurité. Bénédict sauta à terre et l'aida à descendre. Tout était sombre et silencieux autour de cette riche demeure, que Bénédict eût voulu voir s'engloutir. Valentine embrassa sa sœur et Athénaïs, tendit la main à Bénédict, qui, cette fois, osa la baiser, et s'enfuit dans le parc. À travers la grille, Bénédict vit pendant quelques instants flotter sa robe blanche qui s'éloignait parmi les arbres; il aurait oublié toute la terre, si Athénaïs, l'appelant du fond de de la carriole, ne lui eût dit avec aigreur: