—Nous ne nous sommes pas compris, ma sœur, lui dit Bénédict en s'asseyant à son côté. Je vais m'expliquer mieux.

Ce mot de sœur fut un coup mortel pour Louise; elle rassembla ce qu'elle avait de force pour cacher sa douleur et pour écouter d'un air calme.

—Je suis loin, dit Bénédict, de conserver aucun dépit contre vous; au contraire, j'admire en vous cette candeur et cette bonté qui ne se sont point retirées de moi malgré mes folies; je sens que vos refus ont affermi mon respect et ma tendresse pour vous. Comptez sur moi comme sur le plus dévoué de vos amis, et laissez-moi vous parler avec toute la confiance qu'un frère doit à sa sœur. Oui, j'aime Valentine, je l'aime avec passion; et, comme Athénaïs l'a très-bien remarqué, c'est d'hier seulement que je connais le sentiment qu'elle m'inspire. Mais je l'aime sans espoir, sans but, sans dessein aucun. Je sais que Valentine ne renoncera pour moi ni à sa famille, ni à son prochain mariage, ni même, en supposant qu'elle fût libre, aux devoirs de convention que les idées de sa classe auraient pu lui tracer. J'ai mesuré de sang-froid l'impossibilité d'être pour elle autre chose qu'un ami obscur et soumis, estimé en secret peut-être, mais jamais redoutable. Dussé-je, moi chétif et imperceptible, inspirer à Valentine une de ces passions qui rapprochent les rangs et surmontent les obstacles, je la fuirais plutôt que d'accepter des sacrifices dont je ne me sens pas digne! Tout cela, Louise, doit vous rassurer un peu sur l'état de mon cerveau.

—En ce cas, mon ami, dit Louise en tremblant, vous allez travailler à détruire cet amour qui ferait le tourment de votre vie?

—Non, Louise, non, plutôt mourir, répondit Bénédict avec force. Tout mon bonheur, tout mon avenir, toute ma vie sont là! Depuis que j'aime Valentine, je suis un autre homme; je me sens exister. Le voile sombre qui couvrait ma destinée se déchire de toutes parts; je ne suis plus seul sur la terre; je ne m'ennuie plus de ma nullité; je me sens grandir d'heure en heure avec cet amour. Ne voyez-vous pas sur ma figure un calme qui doit la rendre plus supportable?

—J'y vois une assurance qui m'effraie, répondit Louise. Mon ami, vous vous perdez vous-même. Ces chimères ruineront votre destinée; vous dépenserez votre énergie à des rêves inutiles, et quand le temps viendra d'être un homme, vous verrez avec regret que vous en aurez perdu la force.

—Qu'entendez-vous donc par être un homme, Louise?

—J'entends avoir sa place dans la société sans être à charge aux autres.

—Eh bien! dès demain je puis être un homme, avocat ou portefaix, musicien ou laboureur; j'ai plus d'une ressource.

—Vous ne pouvez être rien de tout cela, Bénédict; car au bout de huit jours une profession quelconque, dans l'état d'irritation où vous êtes...