—M'ennuierait, j'en conviens; mais j'aurai toujours la ressource de me casser la tête si la vie m'ennuie, ou de me faire lazzarone si elle me plaît beaucoup. Et, tout bien considéré, je crois que je ne suis plus bon à autre chose. Plus j'ai appris, plus je me suis dégoûté de la vie; je veux retourner maintenant, autant que possible, à mon état de nature, à ma grossièreté de paysan, à la simplicité des idées, à la frugalité de la vie. J'ai, de mon patrimoine, cinq cents livres de rentes en bonnes terres, avec une maison couverte en chaume; je puis vivre honorablement dans mes propriétés, seul, libre, heureux, oisif, sans être à charge à personne.
—Parlez-vous sérieusement?
—Pourquoi pas? Dans l'état de la société, le meilleur résultat possible de l'éducation qu'on nous donne serait de retourner volontairement à l'état d'abrutissement d'où l'on s'efforce de nous tirer durant vingt ans de notre vie. Mais, écoutez, Louise, ne faites pas pour moi de ces rêves chimériques que vous me reprochez. C'est vous qui m'invitez à dépenser mon énergie en fumée, quand vous me dites de travailler pour être un homme comme les autres, de consacrer ma jeunesse, mes veilles, mes plus belles heures de bonheur et de poésie, à gagner de quoi mourir de vieillesse commodément, les pieds dans de la fourrure et la tête sur un coussin de duvet. Voilà pourtant le but de tous ceux qu'on appelle de bons sujets à mon âge, et des hommes positifs à quarante ans. Dieu les bénisse! Laissez-les aspirer de tous leurs efforts vers ce but sublime: être électeurs du grand collège, ou conseillers municipaux, ou secrétaires de préfecture. Qu'ils engraissent des bœufs et maigrissent des chevaux à courir les foires; qu'ils se fassent valets de cour ou valets de basse-cour, esclaves d'un ministre ou d'un lot de moutons, préfets à la livrée d'or ou marchands de porcs à la ceinture doublée de pistoles; et qu'après toute une vie de sueurs, de maquignonnage, de platitude ou de grossièreté, ils laissent le fruit de tant de peines à une fille entretenue, intrigante cosmopolite, ou servante joufflue du Berri, par le moyen de leur testament ou par l'intermédiaire de leurs héritiers pressés de jouir de la vie: voilà la vie positive qui se déroule dans toute sa splendeur autour de moi! voilà la glorieuse condition d'homme vers laquelle aspirent tous mes contemporains d'étude. Franchement, Louise, croyez-vous que j'abandonne là une bien belle et bien glorieuse existence?
—Vous savez vous-même, Bénédict, combien il serait facile de rétorquer cette hyperbolique satire. Aussi je n'en prendrai pas la peine; je veux vous demander simplement ce que vous comptez faire de cette ardente activité qui vous dévore, et si votre conscience ne vous prescrit pas d'en faire un emploi utile à la société?
—Ma conscience ne me prescrit rien de semblable. La société n'a pas besoin de ceux qui n'ont pas besoin d'elle. Je conçois la puissance de ce grand mot chez des peuples nouveaux, sur une terre vierge qu'un petit nombre d'hommes, rassemblés d'hier, s'efforcent de fertiliser et de faire servir à leurs besoins; alors, si la colonisation est volontaire, je méprise celui qui viendra s'engraisser impunément du travail des autres. Je puis concevoir le civisme chez les nations libres ou vertueuses, s'il en existe. Mais ici, sur le sol de la France, où, quoi qu'on en dise, la terre manque de bras, où chaque profession regorge d'aspirants, où l'espèce humaine, hideusement agglomérée autour des palais, rampe et lèche la trace des pas du riche, où d'énormes capitaux rassemblés (selon toutes les lois de la richesse sociale) dans les mains de quelques hommes, servent d'enjeu à une continuelle loterie entre l'avarice, l'immoralité et l'ineptie; dans ce pays d'impudeur et de misère, de vice et de désolation; dans cette civilisation pourrie jusqu'à sa racine, vous voulez que je sois citoyen? que je sacrifie ma volonté, mon inclination, ma fantaisie à ses besoins pour être sa dupe ou sa victime? pour que le denier que j'aurais jeté au mendiant aille tomber dans la caisse du millionnaire? Il faudra que je m'essouffle à faire du bien afin de produire un peu plus de mal, afin de fournir mon contingent aux administrations qui patentent les mouchards, les croupiers et les prostituées? Non, sur ma vie! je ne le ferai pas. Je ne veux rien être dans cette belle France, la plus éclairée des nations. Je vous l'ai dit, Louise, j'ai cinq cents livres de rente; tout homme qui a cinq cents livres de rente doit en vivre, et vivre en paix.
—Eh bien, Bénédict, si vous voulez sacrifier toute noble ambition à ce besoin de repos qui vient de succéder si vite à votre ardente impatience, si vous voulez faire abnégation de tous vos talents et de toutes vos qualités pour vivre obscur et paisible au fond de cette vallée, assurez la première condition de cette heureuse existence, bannissez de votre esprit ce ridicule amour...
—Ridicule, avez-vous dit? Non! celui-là ne sera pas ridicule, j'en fais le serment. Ce sera un secret entre Dieu et moi. Comment donc le ciel, qui me l'inspira, pourrait-il s'en moquer? Non, ce sera mon bouclier contre la douleur, ma ressource contre l'ennui. N'est-ce pas lui qui m'a suggéré depuis hier cette résolution de rester libre et de me faire heureux à peu de frais? Ô bienfaisante passion, qui dès son irruption se révèle par la lumière et le calme! Vérité céleste, qui dessille les yeux et désabuse l'esprit de toutes les choses humaines! Puissance sublime, qui accapare toutes les facultés et les inonde de jouissances ignorées! Ô Louise! ne cherchez pas à m'ôter mon amour; vous n'y réussiriez pas, et vous me deviendriez peut-être moins chère; car, je l'avoue, rien ne saurait lutter avec avantage contre lui. Laissez-moi adorer Valentine en secret, et nourrir en moi ces illusions qui m'avaient hier transporté aux cieux. Que serait la réalité auprès d'elles? Laissez-moi emplir ma vie de cette seule chimère, laissez-moi vivre au sein de cette vallée enchantée, avec mes souvenirs et les traces qu'elle y a laissées pour moi, avec ce parfum qui est resté après elle dans toutes les prairies où elle a posé le pied, avec ces harmonies que sa voix a éveillées dans toutes les brises, avec ces paroles si douces et si naïves qui lui sont échappées dans l'innocence de son cœur et que j'ai interprétées selon ma fantaisie; avec ce baiser pur et délicieux qu'elle a posé sur mon front le premier jour que je l'ai vue. Ah! Louise, ce baiser! vous le rappelez-vous? C'est vous qui l'avez voulu.
—Oh! oui, dit Louise en se levant d'un air consterné, c'est moi qui ai fait tout le mal.
XVIII.
Valentine, en rentrant au château, avait trouvé sur sa cheminée une lettre de M. de Lansac. Selon l'usage du grand monde, elle était en correspondance avec lui depuis l'époque de ses fiançailles. Cette correspondance, qui semble devoir être une occasion de se connaître et de se lier plus intimement, est presque toujours froide et maniérée. On y parle d'amour dans le langage des salons; on y montre son esprit, son style et son écriture, rien de plus.