Il me répondit par une démonstration chimico-physico-métallurgique si bien récitée et si bien rédigée, que le vieil ouvrier laissa tomber ses bras contre son corps et resta comme une statue.
—Dans quel manuel avez-vous appris cela? demandai-je au petit,—car il était petit, fort et laid, mais d'une de ces laideurs singulières et charmantes qui sont tout à coup sympathiques. Je l'examinais avec une émotion qui arrivait à me faire trembler. Il avait de très-beaux yeux, un peu divergents, et qui lui faisaient deux profils d'expression différente, l'un bienveillant, l'autre railleur. Le nez, délicatement découpé, était trop long et trop étroit, mais plein d'audace et de finesse; le teint sombre, la bouche saine, garnie de fortes dents bizarrement plantées, je ne sais quoi de caressant et de provoquant dans le sourire, un mélange de disgrâce et de charme. Je sentis que je l'aimais, et, si j'eus une terrible commotion de tout mon être, je ne fus presque pas surpris quand il me répondit:
—Je n'étudie pas les manuels, je récite la leçon de M. le professeur Obernay, mon maître. Le connaissez-vous par hasard, le père Obernay? Il n'est pas plus sot qu'un autre, hein?
—Oui, oui, je le connais, c'est un bon maître! Et vous, êtes-vous un bon élève, monsieur Paul de Valvèdre?
—Tiens! reprit-il sans que son visage montrât aucune surprise, voilà que vous savez mon nom, vous? Comment donc est-ce que vous vous appelez?
—Oh! moi, vous ne me connaissez pas; mais comment êtes-vous ici tout seul?
—Parce que je viens y passer six semaines pour étudier, pour voir comment on s'y prend et comment les métaux se comportent dans les expériences en grand. On ne peut pas se faire une idée de cela dans les laboratoires. Mon professeur a dit: «Puisqu'il mord à cette chose-là, je voudrais qu'il put voir fonctionner quelque grande usine spéciale.» Et son fils Henri lui a répondu: «C'est bien simple. Je vais du côté où il y en a, et je l'y conduirai. J'ai par là des amis qui lui montreront tout avec de bonnes explications; et me voilà.»
—Et Henri est parti?… Il vous laisse avec moi?
—Avec vous! Ah! vous disiez que je ne vous connaissais pas! Vous êtes Francis! Je vous cherchais, et j'étais presque sûr de vous avoir reconnu tout de suite!
—Reconnu? Depuis…