—Tu ne seras jamais libre de ne rien faire; mais tu seras libre de travailler où tu voudras. Ton engagement avec ta compagnie finit à cette époque; je viendrai alors te soumettre un projet qui te sourira peut-être, et qui, en te créant de grandes occupations selon tes goûts actuels, te rapprochera de moi et de ma famille.
—Me rapprocher de vous autres? Ah! mon ami, vous êtes trop heureux pour moi! Je n'ai jamais envisagé la possibilité de ce rapprochement qui me rappellerait à toute heure un passé affreux pour moi; cette ville, cette maison!…
—Tu n'habiteras pas la ville, et cette maison, tu ne la reverras plus. Nous l'avons vendue, elle est démolie. Mes vieux parents ont regretté leurs habitudes, mais ils ne regrettent plus rien aujourd'hui. Ils demeurent chez moi, en pleine campagne, dans un site magnifique, au bord du Léman. Nous ne sommes plus entassés dans un local devenu trop étroit pour l'augmentation de la famille. Mon père ne s'occupe plus que de nos enfants et de quelques élèves de choix qui viennent pieusement chercher ses leçons. Moi, je lui ai succédé dans sa chaire. Tu vois en moi un grave professeur ès sciences que la botanique ne possède plus exclusivement. Allons, allons, tu as assez vécu seul! Il faut quitter la Thébaïde; tu manques à mon bonheur complet, je t'en avertis.
—Tout cela est fait pour me tenter, mon ami; mais tu oublies que j'ai un vieux père infirme, qui vit encore plus seul et plus triste que moi. Tout l'effort de ma liberté reconquise doit tendre à me rapprocher de lui.
—Je n'oublie rien, mais je dis que tout peut s'arranger. Ne m'ôte pas l'espérance et laisse-moi faire.
Il me quitta en m'embrassant avec tant d'effusion, que la source des douces larmes, depuis longtemps tarie, se rouvrit en moi. Je retournai au travail, et, quelques heures après, je vis, dans un de mes ateliers, un jeune garçon, un enfant de quatorze ou quinze ans, de mine résolue et intelligente, qui avait l'air de chercher quelqu'un, et dont je m'approchai pour savoir ce qu'il voulait.
—Rien, me répondit-il avec assurance; je regarde.
—Mais savez-vous, mon beau petit bourgeois, lui dit en raillant un vieil ouvrier, qu'il n'est pas permis de regarder comme ça ce qu'on ne comprend pas?
—Et, si je comprends, reprit l'enfant, qu'avez-vous à dire?
—Et qu'est-ce que vous comprenez? lui demandai-je en souriant de son aplomb. Racontez-nous cela.