Valvèdre me prit la main, la garda longtemps dans la sienne, et me répondit enfin:
—Vous avez tout réparé, et vous avez tant expié, qu'on vous doit un grand soulagement. Sachez que madame de Valvèdre était frappée à mort avant de vous connaître. Obernay vient de me révéler ce que j'ignorais, ce qu'il ignorait lui-même, et ce qu'un homme de la science, un homme sérieux, lui a appris dernièrement. Vous ne l'avez donc pas tuée… C'est peut-être moi! Peut-être aussi l'eussé-je fait vivre plus longtemps, si elle ne se fût pas détachée de moi. Ce mystère de notre action sur la destinée, personne ne peut le sonder. Soumettons-nous au fait accompli et ne parlons pas du reste. Vous voilà. On vous aime, et vous pouvez encore être heureux; il est de votre devoir de chercher à l'être. Les malheureux volontaires ne sont pas longtemps utiles. Dieu les abandonne; il veut que la vie soit une floraison et une fructification. Mariez-vous. Je sais qu'Obernay, dans le secret de sa pensée, vous destine une de ses soeurs; laquelle, je n'en sais rien, je ne le lui ai pas demandé. Je sais que ces enfants n'ont aucune notion de son projet. Cette famille-là est trop religieuse pour qu'il s'y commette des imprudences ou seulement des légèretés. Henri, dans la crainte de vous créer un trouble en cas de répulsion de la part de la jeune fille ou de la vôtre, ne vous en parlera jamais; mais il espère que l'affection viendra d'elle-même, et il sait que vous aurez cette fois confiance en lui. Essayez donc de reprendre goût à la vie, il en est temps; vous êtes dans votre meilleur âge pour fonder votre avenir. Vous me consultez avec une déférence filiale, voilà mon conseil. Quant à Paul, je vous le confie avec d'autant moins de mérite que je compte rester au moins un an à Genève et que je pourrai voir si vous continuez à faire bon ménage ensemble. J'irai souvent à Blanville. L'établissement que vous allez faire valoir est bien près de là. Nous nous verrons, et, si vous avez d'autres avis à me demander, je vous donnerai non pas ceux d'un sage, mais ceux d'un ami.
Pendant trois mois, je ne fus occupé que de mon installation industrielle. J'avais tout à créer, tout à diriger; c'était une besogne énorme. Paul, toujours à mes côtés, toujours enjoué et attentif, s'initiait à tous les détails de la pratique, charmant par sa présence et son enjouement l'exercice terrible de mon activité. Quand je fus au courant, le chef principal de l'entreprise, qui n'était autre que Moserwald, m'assigna une jolie habitation et un traitement plus qu'honorable.
Je revenais à la vie, à l'amitié, à l'épanouissement de l'âme. Chaque jour éclaircissait le sombre nuage qui avait si longtemps pesé sur moi, chaque parole amie y faisait percer un rayon de soleil. J'en vins à songer avec une émotion d'espérance et de terreur au projet d'Henri, que m'avait révélé Valvèdre. Valvèdre lui-même y faisait souvent allusion, et, un jour que, rêveur, je regardais de loin les deux soeurs marcher, radieuses et pures comme deux cygnes, sur les herbes du rivage, il me surprit, me frappa doucement sur l'épaule et me dit en souriant:
—Eh bien, laquelle?
—Jamais Adélaïde! lui répondis-je avec une spontanéité qui était devenue l'habitude de mon coeur avec lui, tant il s'était emparé de ma foi, de ma confiance et de mon respect filial.
—Et pourquoi jamais Adélaïde? Je veux savoir pourquoi! Allons, Francis, dites!
—Ah! cela… je ne puis.
—Eh bien, moi, je vais vous le dire, car elle me l'a dit, celle qui ne souffre plus! Elle en était jalouse, et vous craignez que son fantôme ne vienne pleurer et menacer à votre chevet! Rassurez-vous, ce sont là des croyances impies. Les morts sont purs! Ils remplissent ailleurs une mission nouvelle, et, s'ils se souviennent de nous, c'est pour bénir, et pour demander à Dieu de réparer leurs erreurs et leurs méprises en nous rendant heureux.
—Êtes-vous bien certain de cela? lui dis-je; est-ce là votre foi?