—Alors, dit-il, c'est Rosa qui vous plaît?

—C'est à elle seule que j'oserais songer, si j'espérais lui plaire.

—Eh bien, vous avez raison; Rosa vous ressemble davantage. Il y a toujours un peu de fougue dans son caractère, et ce ne sera pas un défaut à vos yeux. Avec cela, elle est douce dans la pratique de la vie, non pas résignée, non pas dominée par des convictions aussi arrêtées et aussi raisonnées que celles de sa soeur, mais persuadée et entraînée par la tendresse qu'elle ressent et qu'elle inspire. Moins instruite, elle l'est assez pour une femme qui a les goûts du ménage et les instincts de la famille. Oui, Rosa est aussi un rare trésor, je vous l'ai déjà dit, il y a longtemps. Je ne sais si vous lui plairez. Il y a tant de calme dans la chasteté de ces deux filles! mais il y a un grand moyen pour être aimé, vous le savez: c'est d'aimer soi-même, d'aimer avec le coeur, avec la foi, avec la conscience, avec tout son être, et vous n'avez pas encore aimé ainsi, je le sais!

Il me quitta, et je me sentis vivifié et comme béni par ses paroles. Cet homme tenait mon âme dans ses mains, et je ne vivais plus, pour ainsi dire, que de son souffle bienfaisant. En même temps que chaque aperçu de son lumineux esprit m'ouvrait les horizons du monde naturel et céleste, chaque élan de son coeur généreux et pur fermait une plaie ou ranimait une faculté du mien.

Je l'ouvris bientôt, ce coeur renouvelé, à mon cher Henri. Je lui dis que j'aimais Rose, mais que jamais je ne le laisserais soupçonner à celle-ci sans l'autorisation de sa famille.

—Allons donc! dit Obernay en m'embrassant, voilà ce que j'attendais! Eh bien, la famille consent et désire. L'enfant t'aimera quand elle saura que tu l'aimes. C'est ainsi chez nous, vois-tu! On ne se jette pas dans les rêves romanesques, même quand on est disposé à se laisser convaincre; on attend la certitude, et on ne pâlit ni ne maigrit en attendant! Et pourtant on s'aime longtemps, toujours! Vois mon père et ma mère, vois Paule et moi… Ah! que Valvèdre eût été heureux!…

—S'il eût épousé Adélaïde? Je me le suis dit cent fois!

—Tais-toi! dit Obernay en me serrant le bras avec force. Jamais un mot là-dessus…

Je m'étonnais, il m'imposa encore silence avec autorité.

J'y revins pourtant; le lendemain de mon mariage avec ma bien-aimée Rose, j'insistai. J'étais si heureux! J'aimais enfin, et je combattais presque la passion, tant son frère aîné, l'amour, me paraissait plus beau et plus vrai. Aussi, loin d'être porté à l'égoïsme du bonheur, je sentais l'ardent besoin de voir heureux tous ceux que j'aimais, surtout Valvèdre, celui à qui je devais tout, celui qui m'avait sauvé du naufrage, celui qui, par moi blessé au coeur, m'avait tendu sa main libératrice.