Elle redescendit le jardin, et j'y restai après elle pour qu'on ne nous vît pas sortir ensemble. Au bout de dix minutes, j'allais me retirer, lorsque je m'entendis appeler à voix basse. Je tournai la tête; une petite porte venait de s'ouvrir derrière moi dans le mur. Personne ne paraissait, je n'avais pas reconnu la voix; on m'avait appelé par mon prénom. Était-ce Obernay? Je m'avançai et vis Moserwald, qui m'attirait vers lui par signes, d'un air de mystère.
Dès que je fus entré, il referma la porte derrière nous, et je me trouvai dans un autre enclos, désert, cultivé en prairie, ou plutôt abandonné à la végétation naturelle, où paissaient deux chèvres et une vache. Autour de cet enclos si négligé régnait une vigne en berceau soutenue par un treillage tout neuf à losanges serrées. C'est sous cet abri que Moserwald m'invitait à le suivre. Il mit le doigt sur ses lèvres et me conduisit sous l'auvent d'une sorte de masure située à l'un des bouts de l'enclos. Là, il me parla ainsi:
—D'abord faites attention, mon cher! Tout ce qui se dit sous la treille peut être entendu à droite et à gauche à travers les murs, qui ne sont ni épais ni hauts. A gauche, vous avez le jardin de Manassé, un de mes pauvres coreligionnaires qui m'est tout dévoué; c'est là que vous étiez tout à l'heure avec elle, j'ai tout entendu! A droite, le mur est encore plus perfide, je l'ai fait amincir et percer d'ouvertures imperceptibles qui permettent de voir et d'entendre ce qui se passe dans le jardin des Obernay. Ici, entre les deux enclos, vous êtes chez moi. J'ai acheté ce lopin de terre pour être auprès d'elle, pour la regarder, pour l'écouter, pour surprendre ses secrets, s'il est possible. J'ai fait le guet pour rien tous ces jours-ci; mais, aujourd'hui, en écoutant par hasard de l'autre côté, j'en ai appris plus que je ne voudrais en savoir. N'importe, c'est un fait accompli. Elle vous aime, je n'espère plus rien; mais je reste son ami et le vôtre. Je vous l'avais promis, je n'ai qu'une parole. Je vois que vous êtes grandement affligés et tourmentés tous les deux. Je serai, moi, votre providence. Restez caché ici; la baraque n'est pas belle, mais elle est assez propre en dedans. Je l'ai fait arranger en secret et sans bruit, sans que personne s'en soit douté, il y a déjà six mois, lorsque j'espérais qu'elle serait, un jour ou l'autre, touchée de mes soins, et qu'elle daignerait venir se reposer là… Il n'y faut plus songer! Elle y viendra pour vous. Allons, mon argent et mon savoir-faire ne seront pas tout à fait perdus, puisqu'ils serviront à son bonheur et au vôtre. Adieu, mon cher. Ne vous montrez pas, ne vous promenez pas le jour dans l'endroit découvert; on pourrait vous voir des maisons voisines. Écrivez des lettres d'amour tant que le soleil brille, ou ne prenez l'air que sous le berceau. A la nuit noire, vous pourrez vous risquer dans la campagne, qui commence à deux pas d'ici. Manassé va être à vos ordres. Il vous fera d'assez bonne cuisine; il renverra les ouvriers, qui pourraient causer. Il portera vos lettres au besoin et les remettra avec une habileté sans pareille. Fiez-vous à lui; il me doit tout, et dans un instant il va savoir qu'il vous appartient pour trois jours. Trois jours, c'est bien assez pour se concerter, car je vois que vous cherchez le moyen de vous réunir. Cela finira par un enlèvement! je m'y attends bien. Prenez garde pourtant; ne faites rien sans me consulter. On peut assurer son bonheur sans perdre la position d'une femme. Ne soyez pas imprudent, conduisez-vous en homme d'honneur, ou bien, ma foi! je crois que je me mettrais contre vous, et que, malgré mon peu de goût pour les duels, il faudrait nous couper la gorge… Adieu, adieu, ne me remerciez pas! Ce que je fais, je le fais par égoïsme; c'est encore de l'amour! mais c'est de l'amour désespéré. Adieu!… Ah! à propos, il faut que je retire de là quelques papiers; entrons.
Abasourdi et irrésolu, je le suivis dans l'intérieur de ce hangar en ruine, tout chargé de lierre et de joubarbes. Une petite construction neuve s'abritait sous cette carapace et s'ouvrait de l'autre côté du jardin sur un étroit parterre éblouissant de roses. L'appartement mystérieux se composait de trois petites pièces d'un luxe inouï.
—Tenez, dit Moserwald en me montrant, sur une console de rouge antique, une coupe d'or ciselé remplie jusqu'aux bords de perles fines très-grosses, je laisse cela ici. C'est le collier que je lui destinais à sa première visite, et, à chaque visite, la coupe eût contenu quelque autre merveille; mais, dans ce temps-là, vous savez, elle n'a pas seulement daigné voir ma figure!… N'importe, vous lui offrirez ces perles de ma part… Non, elle les refuserait; vous les lui donnerez comme venant de vous. Si elle les méprise, qu'elle en fasse un collier à son chien! Si elle n'en veut pas, qu'elle les sème dans les orties! Moi, je ne veux plus les voir, ces perles que j'avais choisies une à une dans les plus beaux apports du Levant. Non, non, cela me ferait mal de les regarder. Ce n'est pas là ce que je voulais retirer d'ici. C'est un paquet de brouillons de lettres que je voulais lui écrire. Il ne faut pas qu'elle les trouve et qu'elle s'en moque. Ah! voyez, le paquet est gros! Je lui écrivais tous les jours, quand elle était ici; mais, quand il s'agissait de cacheter et d'envoyer, je n'osais plus. Je sentais que mon style était lourd, mon français incorrect… Que n'aurais-je pas donné pour savoir tourner cela comme vous le savez dans doute! Mais on ne me l'a point appris, et j'avais peur de la faire rire, moi qui me sentais tout en feu en écrivant. Allons, je remporte ma poésie, et je pars. Ne me parlez pas… Non, non! pas un mot; adieu. J'ai le coeur gros. Si vous m'empêchiez de me dévouer pour elle, je vous tuerais et je me tuerais ensuite… Ah! ceci me fait penser… Quand on a des rendez-vous avec une femme, il ne faut pas se laisser surprendre et assassiner. Voilà des pistolets dans leur boîte. Ils sont bons, allez! on les a faits pour moi, et aucun souverain n'en a de pareils… Écoutez! encore un mot! si vous voulez me voir, Manassé vous déguisera et vous conduira dans la soirée à mon hôtel. Il vous fera entrer sans que personne vous remarque. Fût-ce au milieu de la nuit, je vous recevrai. Vous aurez besoin de mes conseils, vous verrez! Adieu, adieu! soyez heureux, mais rendez-la heureuse.
Il me fut impossible d'interrompre ce flux de paroles, où le grossier et le ridicule des détails étaient emportés par un souffle de passion exaltée et sincère. Il se déroba à mes refus, à mes remerciements, à mes dénégations, dont, au reste, je sentais bien l'inutilité. Il tenait mon secret, et il fallait lui laisser exercer son dévouement ou craindre son dépit. Il me repoussa dans le casino, il m'enferma dans le jardin, et je me soumis, et je l'aimai en dépit de tout; car il pleurait à chaudes larmes, et je pleurais aussi comme un enfant brisé par des émotions au-dessus de ses forces.
Quand j'eus repris un peu mes sens et résumé ma situation, j'eus horreur de ma faiblesse.
—Non certes, m'écriai-je intérieurement, je n'attirerai pas Alida dans ce lieu, où son image a été profanée par des espérances outrageantes. Elle ne verrait qu'avec dégoût ce luxe et ces présents que lui destinait un amour indigne d'elle. Et, moi-même, je souffre ici comme dans un air malsain chargé d'idées révoltantes. Je n'écrirai pas d'ici a Alida; je sortirai ce soir de ce refuge impur pour n'y jamais rentrer!
La nuit approchait. Dès qu'elle fut sombre, je priai Manassé, qui était venu prendre mes ordres, de me conduire chez Moserwald; mais Moserwald arrivait au même instant pour s'informer de moi, et nous rentrâmes ensemble dans le casino, où, sur l'ordre de son maître, Manassé nous servit un repas très-recherché.
—Mangeons d'abord, disait Moserwald. Je ne serais pas rentré ici au risque d'y rencontrer une personne qui ne doit pas m'y voir; mais puisque vous me dites qu'elle n'y viendra pas, et puisque vous vouliez venir me parler, nous serons plus tranquilles ici que chez moi. Vous n'aviez pas pensé à dîner, je m'en doutais. Moi, je n'y songeais que pour vous, mais voilà que je me sens tout à coup grand'faim. J'ai tant pleuré! Je vois qu'on a raison de le dire: les larmes creusent l'estomac.