Il mangea comme quatre; après quoi, les vins d'Espagne aidant à la digestion de ses pensées, il me dit naïvement:

—Mon cher, vous me croirez si vous voulez, mais, depuis six mois, voici le premier repas que je fais. Vous avez bien vu qu'à Saint-Pierre je n'avais pas d'appétit. Outre ma mélancolie habituelle, j'avais l'amour en tête. Eh bien, la secousse d'aujourd'hui m'a guéri le corps en m'apaisant l'imagination. Vrai, je me sens tout autre, et l'idée que je fais enfin quelque chose de bon et de grand me relève au-dessus de ma vie ordinaire. N'en riez pas! En feriez-vous autant a ma place? Ce n'est pas sûr!… Vous autres beaux esprits, vous avez pour vous l'éloquence. Cela doit user le coeur à la longue!… Mais nous voilà seuls. Manassé ne reviendra pas sans que je le sonne, car, vous voyez, il y a là un cordon qui glisse sous les treilles et qui aboutit à sa maisonnette, dans l'enclos voisin. Parlez: que vouliez-vous me dire? et pourquoi prétendez-vous que madame de Valvèdre ne peut pas venir ici?

Je le lui expliquai sans détour. Il m'écouta avec toute l'attention possible comme s'il eût voulu s'aviser et s'instruire des délicatesses de l'amour; puis il reprit la parole.

—Vous vous méprenez sur mes espérances, dit-il; je n'en avais pas.

—Vous n'en aviez pas, et vous faisiez décorer cette maisonnette, vous choisissiez une à une les plus belles perles d'Orient?…

—Je n'espérais rien de ces moyens-là, surtout depuis l'affaire de la bague. Faut-il vous répéter que, pour moi, je n'y voyais que des hommages désintéressés, des preuves de dévouement, la joie de procurer un petit plaisir féminin à une femme recherchée? Vous ne comprenez pas cela, vous! Vous vous êtes dit: «Je mériterai et j'obtiendrai l'amour par mes talents et ma rhétorique.» Moi, je n'ai pas de talents. Toute ma valeur est dans ma richesse. Chacun offre ce qu'il a, que diable! Je n'ai jamais eu la pensée d'acheter une femme de ce mérite; mais, si par ma passion j'avais pu la convaincre, où eût été l'offense quand je serais venu mettre mes trésors sous ses pieds? Tous les jours, l'amour exprime sa reconnaissance par des dons, et, quand un nabab offre des bouquets de pierreries, c'est comme si vous offriez un sonnet dans une poignée de fleurs des champs.

—Je vois, lui dis-je, que nous ne nous entendrons pas sur ce point.
Admettez, si vous voulez, que j'ai un scrupule déraisonnable, mais
sachez que ma répugnance est invincible. Jamais, je vous le déclare,
Alida ne viendra ici.

—Vous êtes un ingrat! fit Moserwald en levant les épaules.

—Non, m'écriai-je, je ne veux pas être ingrat! Je vois que vous ne m'avez pas trompé en me disant qu'il y avait en vous des trésors de bonté. Ces trésors-là, je les accepte. Vous savez le secret de ma vie. Vous l'avez surpris, je n'ai donc pas eu le mérite de vous le confier, et pourtant je le sens en sûreté dans votre coeur. Vous voulez me conseiller dans l'emploi des moyens matériels qui peuvent assurer ou compromettre le bonheur et la dignité de la femme que j'aime? Je crois à votre expérience, vous connaissez mieux que moi la vie pratique. Je vous consulterai, et, si vous me conseillez bien, ma reconnaissance sera éternelle. Toutes mes répulsions pour certains côtés de votre nature seront vivement combattues et peut-être effacées en moi par l'amitié. Il en est déjà ainsi; oui, j'ai pour vous une réelle affection, j'estime en vous des qualités d'autant plus précieuses qu'elles sont natives et spontanées. Ne me demandez pas autre chose, ne cherchez jamais à me faire accepter des services d'une valeur vénale. Vous n'êtes que riche, dites-vous, et chacun offre ce qu'il peut! Vous vous calomniez: vous voyez bien que vous avez une valeur morale, et que c'est par là que vous avez conquis ma gratitude et mon affection.

Le pauvre Moserwald me serra dans ses bras en recommençant à pleurer.