—Lequel? demande étourdiment le vieux prêtre.
... Et il s’arrête aussitôt, rougit sous le regard de Marthe, et balbutie... Chacun sait, mon Dieu! que le Maître du Plouy n’a qu’un garçon! Mais le voyageur ne s’étonne pas, et rectifie paisiblement:
—C’est Tiennot, not’gars. Ça l’a pris, retour des Vêpres, comme on dirait une indigestion. Et puis des maux de tête à crier grâce. Alors, au petit matin, voilà qu’il dit à sa mère: «Mé, je peux plus remuer.» C’était vrai. Ni bras, ni jambes, rien. Une paralysie. Et des yeux tout retournés. M. Gambillet me dit: «Mon pauvre Arsène! c’est la fin. Une méningite, qu’il a dit. Alors la mère a entendu; vous savez ce que c’est? On ne peut pas lui faire entendre raison. «Va-t’en chercher le curé de Lumbres», qu’elle criait... Alors j’ai attelé le cheval, et me voici.
Il regarde le saint de Lumbres d’un bon regard où luit tout de même, à travers les larmes, un peu d’ironie. D’homme à homme, on sait ce que c’est qu’une idée de femme. (Et puis ce saint dont on raconte tant d’histoires, et qui ne connaît pas encore le petit gars du Plouy, ce saint auquel on en remontre!)
—Mon ami... mon bon ami... bredouille l’abbé, je veux bien... c’est-à-dire... je voudrais... je crains vraiment... Voyons, Voyons! Luzarnes n’est pas ma paroisse, et M. le curé de Luzarnes... Je suis très touché du souvenir de Mme Havret—pauvre femme!—mais je dois... je devrais...
Il craint surtout d’humilier un confrère susceptible. Et puis il est si bas, aujourd’hui, vraiment!
Mais le Maître du Plouy n’a qu’une parole. Il a déjà roulé son cache-nez, fermé son manteau de drap. Et Marthe met entre les mains de son maître, avec autorité, un vieux chapeau verdi... Il faut partir... Il est parti.
III
M. le curé de Luzarnes est un homme simple. Il vit de peu; d’un petit nombre de sentiments simples, que sa prudence n’exprime pas. Il est jeune encore, passé cinquante ans, et il le sera toujours; il n’a pas d’âge. Sa conscience est nette comme le feuillet d’un grand livre, sans ratures et sans pâté. Son passé n’est pas vide; il y retrouve quelques joies, il les compte, il s’étonne qu’elles soient si bien mortes, en si bel ordre, à leur place, alignées comme des chiffres. Étaient-elles des joies vraiment? Ont-elles jamais respiré? Ont-elles jamais battu?...
C’est un bon prêtre, assidu, ponctuel, qui n’aime pas qu’on trouble sa vie, fidèle à sa classe, à son temps, aux idées de son temps, prenant ceci, laissant cela, tirant de toutes choses un petit profit, né fonctionnaire et moraliste, et qui prédit l’extinction du paupérisme—comme ils disent—par la disparition de l’alcool et des maladies vénériennes, bref l’avènement d’une jeunesse saine et sportive, en maillots de laine, à la conquête du royaume de Dieu.