... Pour un tel spectacle, dit-il après un silence, notre boue est encore trop pure...
—Le drame du Calvaire, commença le futur chanoine...
Il n’acheva pas. Dès ce moment, ce prêtre cartésien cessa de voir clair en lui. L’éminent philosophe, dont les discours révélèrent jadis à tant de belles curieuses un autre univers sensible, et qui, par un dosage savant de mathématique et d’esprit, fit du problème de l’être un divertissement d’honnêtes gens—s’il eût un jour entendu parler l’un de ses singuliers animaux, tout en ressorts, leviers et pignons—ne se serait pas trouvé plus accablé que le prêtre malheureux, jusqu’alors si ferme, et qui, subitement tiré hors de lui-même, ne se reconnaît plus.
Le curé de Lumbres pose sur le front du futur chanoine un doigt aigu.
—Malheureux sommes-nous, dit-il d’une voix rauque et lente, malheureux sommes-nous qui n’avons ici qu’un peu de cervelle, et l’orgueil de Satan! Qu’ai-je à faire de votre prudence? A présent mon sort est fixé. Quelle paix j’ai cherchée, quel silence? Il n’y a pas de paix ici-bas, vous dis-je, aucune paix, et dans un seul instant de vrai silence ce monde pourri se dissiperait comme une fumée, comme une odeur. J’ai prié Notre-Seigneur de m’ouvrir les yeux; j’ai voulu voir sa Croix; je l’ai vue; vous ne savez pas ce que c’est... Le drame du Calvaire, dites-vous... Mais il vous crève les yeux, il n’y a rien d’autre... Tenez! moi qui vous parle, Sabiroux, j’ai entendu—oui—jusque dans la chaire de la cathédrale... des choses... je ne peux pas dire... Ils parlent de la mort de Dieu comme d’un vieux conte... Ils l’embellissent... ils en rajoutent. Où vont-ils chercher tout ça? Le drame du Calvaire! Prenez bien garde, Sabiroux...
—Mon cher ami... mon cher ami, bégayait l’autre à bout de forces... une telle exaltation... une telle violence... si éloignée de votre caractère...
Et, certes, la parole elle-même l’effrayait moins que cette voix devenue si dure. Mais le pis, c’était son propre nom, les trois syllabes en plein vent, jetées comme un ordre: Sabiroux... Sabiroux...
—Prenez bien garde, Sabiroux, que le monde n’est pas une mécanique bien montée. Entre Satan et Lui, Dieu nous jette, comme son dernier rempart. C’est à travers nous que depuis des siècles et des siècles la même haine cherche à l’atteindre, c’est dans la pauvre chair humaine que l’ineffable meurtre est consommé. Ah! Ah! si haut, si loin que nous enlèvent la prière et l’amour, nous l’emportons avec nous, attaché à nos flancs, l’affreux compagnon, tout éclatant d’un rire immense! Prions ensemble, Sabiroux, pour que l’épreuve soit courte et la misérable foule humaine épargnée... Misérable foule!...
Sa voix se brise dans sa gorge, et il couvre ses yeux de ses mains frémissantes. Tout autour, le clair petit jardin siffle et chante. Mais ils ne l’entendaient plus.
Misérable foule! répète-t-il tout bas. Au souvenir de ceux qu’il avait tant aimés, sa bouche trembla, une espèce de sourire monta lentement sur sa face et s’y répandit avec une majesté si douce que Sabiroux craignit de le voir tomber là, devant lui, mort. Il l’appela deux fois, timidement. Alors, comme un homme qui s’éveille: