Le futur chanoine retira vivement son binocle, et le brandit.
—Je ne vous conseillerai rien que de simple, dit-il. Premièrement, vous allez rentrer derrière moi, vous vous excuserez de votre mieux. (Votre départ si brusque a dû paraître bien extraordinaire, peu délicat.) Tandis que je remplirai ce devoir de politesse, vous irez—entendez-moi bien—vous irez dans la chambre mortuaire faire vos dévotions—de votre mieux—comme il vous plaira... Je ne voudrais laisser aucun doute dans votre esprit, déjà si bouleversé... Je prends tout sur moi, conclut-il après une imperceptible hésitation, mais par un geste tranchant, décisif.
(C’est ainsi qu’il dérobait à ses propres yeux la faiblesse d’un mouvement de curiosité à peine consciente, inavouée. Car parfois le plus vulgaire des hommes, égaré dans une salle de jeu, est pris au rythme de tous ces cœurs rapides, jette un louis sur le tableau, et découvre un peu de soi-même.)
Puis, ramenant son binocle à la hauteur des yeux:
—Après quoi, mon ami, vous irez sagement prendre un peu de repos.
—J’essaierai, dit humblement le vieux prêtre.
—Cela dépend de vous. L’acte du repos, affirment les spécialistes, est un acte volontaire. Chez beaucoup de malades, l’insomnie même n’est qu’une des mille formes de l’aboulie. Croyez-en un homme à qui ces questions sont familières. Une crise morale telle que celle-ci n’est sans doute que la réaction naturelle d’un organisme surmené. Entre nous, mon cher confrère, parlons net. Neuf fois sur dix, la paix que vous allez chercher si loin est à votre portée; une bonne hygiène vous la rendra. Certes, dans la bouche d’un prêtre, ces vérités sont parfois dangereuses, ou d’un maniement délicat. Mais d’un esprit supérieur, comme est le vôtre, je n’ai pas à craindre une de ces interprétations excessives..., que certaines âmes scrupuleuses...
—Vous me croyez fou, dit le curé de Lumbres, avec douceur.
Il levait sur lui son regard, tout à l’heure baissé, plein d’une tendresse mystérieuse. Puis il reprit:
—Hélas! il y a peu de temps, je l’eusse encore souhaité. A certaines heures, voir est à soi seul une épreuve si dure, qu’on voudrait que Dieu brisât le miroir. On le briserait, mon ami... Car il est dur de rester debout au pied de la Croix, mais plus dur encore de la regarder fixement... Quel spectacle, mon ami, que celui de l’innocence à l’agonie! Mais, après tout, cette mort n’est rien..., on pourrait peut-être la donner d’un coup, l’achever, remplir de terre la bouche ineffable, étouffer son cri... Non! La main qui le serre est plus savante et plus forte; le regard qui se rassasie de lui n’est pas un regard humain. A la haine effroyable qui couve le juste expirant, tout est donné, tout est livré. La chair divine n’est pas seulement déchirée, elle est forcée, profanée, par un sacrilège absolu, jusque dans la majesté de l’agonie... La dérision de Satan, mon ami! Le rire, l’incompréhensible joie de Satan!...