—Il est possible que vous soyez prêt à l’entendre, mon ami, mais non pas sans doute à vous y conformer sans réserves, répliqua le doyen de Campagne avec une brutalité forcée. Dans un tel cas, provoquer ce qu’on redoute est moins signe de courage que de faiblesse.
—Je le sais, je l’avoue! s’écria l’abbé Donissan, vous ne vous trompez pas. Vous voyez clair en moi. C’est à votre charité que je fais appel... ah! monsieur, non pas même à votre charité, à votre pitié, pour me porter le dernier coup. Ce coup reçu, je le sens, je suis sûr que je trouverai la force nécessaire... Il n’y a pas d’exemple que Dieu n’ait relevé un misérable tombé à terre...
L’abbé Menou-Segrais le toisa d’un regard aigu.
—Êtes-vous si sûr que ma conviction soit faite, dit-il, et qu’il ne me reste aucun doute dans l’esprit?
L’abbé Donissan secoua la tête.
—Il ne faut pas longtemps pour juger un homme tel que moi, fit-il, et vous voulez seulement me ménager. Au moins, laissez-moi le mérite, devant Dieu, d’une obéissance entière, absolue: ordonnez! commandez! Ne me laissez pas dans le trouble!
—Je vous approuve, dit le doyen de Campagne, après un silence: je ne puis que vous approuver. Vos intentions sont bonnes, éclairées même. Je comprends votre impatience à vaincre la nature d’un coup décisif. Mais la parole que vous attendez de moi peut être une tentation au-dessus de vos forces. Vous voulez connaître l’arrêt, soit. L’exécuterez-vous?
—Je le crois, répondit l’abbé d’une voix sourde. Et, d’ailleurs, serai-je jamais mieux préparé que cette nuit à recevoir et porter une croix? Il est temps. Croyez-moi, mon Père, il est temps. Je ne suis pas seulement un prêtre ignorant, grossier, impuissant à se faire aimer. Au petit séminaire, je n’étais qu’un élève médiocre. Au grand séminaire, allez, j’ai fini par lasser tout le monde. Il a fallu un miracle de charité du P. Demange pour convaincre les directeurs de m’admettre au diaconat... Intelligence, mémoire, assiduité même, tout me manque... Et cependant...
Il hésita, mais sur un signe de l’abbé Menou-Segrais:
—Et cependant, continua-t-il avec effort, je n’ai pu vaincre encore tout à fait une obstination... un entêtement... Le juste mépris d’autrui réveille en moi... des sentiments si âpres... si violents... Je ne puis vraiment les combattre par des moyens ordinaires...