Il s’arrêta, comme effrayé d’en avoir trop dit. Les petits yeux du doyen fixaient son regard, avec une attention singulière. Il conclut d’une voix suppliante, presque désespérée:

—Ainsi ne remettez pas à plus tard... Il est temps... Cette nuit, je vous assure... Vous ne pouvez pas savoir...

L’abbé Menou-Segrais se leva si vivement de son fauteuil que le pauvre prêtre, cette fois, pâlit. Mais le vieux doyen fit quelques pas vers la fenêtre, appuyé sur sa canne, l’air absorbé. Puis, se redressant tout à coup:

—Mon enfant, dit-il, votre soumission me touche... J’ai dû vous paraître brutal, je vais l’être de nouveau. Il ne m’en coûterait pas beaucoup de tourner ceci de cent manières: j’aime mieux encore parler net. Vous venez de vous remettre entre mes mains... Dans quelles mains? Le savez-vous?

—Je vous en prie... murmura l’abbé, d’une voix tremblante.

—Je vais vous l’apprendre: vous venez de vous mettre entre les mains d’un homme que vous n’estimez pas.

Le visage de l’abbé Donissan était d’une pâleur livide.

Que vous n’estimez pas, répéta l’abbé Menou-Segrais. La vie que je mène, ici, est en apparence celle d’un laïque bien renté. Avouez-le! Ma demi-oisiveté vous fait honte. L’expérience dont tant de sots me louent est à vos yeux sans profit pour les âmes, stérile. J’en pourrais dire plus long, cela suffit. Mon enfant, dans un cas si grave, les petits ménagements de politesse mondaine ne sont rien: ai-je bien exprimé votre sentiment?

Aux premiers mots de cette étrange confession, l’abbé Donissan avait osé lever sur le terrible vieux prêtre un regard plein de stupeur. Il ne le baissa plus.

—J’exige une réponse, continua l’abbé Menou-Segrais, je l’attends de votre obéissance, avant de me prononcer sur rien. Vous avez le droit de me récuser. Je puis être votre juge en cette affaire: je ne serai point votre tentateur. A la question que j’ai posée, répondez simplement par oui ou par non.