— Oh ! fit l’homme, elle s’étonne de me voir encore en vie, voilà tout. Elle connaît son poison. L’autre nuit, je vais te dire, je l’ai entendue s’asseoir tout près de moi une heure, deux heures, qui sait ? Je n’ai pas ouvert les yeux ni bougé un poil de moustache. Quand elle se penchait pour mieux voir, je sentais son souffle sur ma joue. J’étais encore vigoureux, j’aurais pu… Mais alors le sang blanc a parlé, camarade… tu ne crois pas ? mon vrai sang, je le jure ! Ainsi je l’ai épargnée. Un Espagnol, tu penses, un de ces singes au poil noir, dis-moi, ne l’aurait-il pas étranglée ? Car il est sûr qu’elle m’a fait mourir, je le sais… Excuse-moi encore, camarade : tu n’as ni le teint, ni l’accent des hommes de ce pays : il faut que tu sois Russe ou Allemand ?

— L’alcool te travaille, fit sèchement Darnetal. Tu ferais mieux de dormir. Qui sait ? Le médecin viendra peut-être, et te sauvera.

— Ahi ! Ahi ! celle-ci en sait plus long que le médecin, sois sûr. Il n’y a pas de salut pour moi. Que m’importe ? Je l’ai voulu. La police montée d’Assencion mettra-t-elle le nez dans mes affaires ? Je n’ai de compte à rendre à personne, sinon peut-être à ce mort, que tu as vu dans la terre. Et pour l’alcool, sache qu’il m’empêche de souffrir : voilà mon ventre gros déjà comme une outre, et je n’ai encore presque rien senti… Un dernier mot encore, camarade. Tu parles espagnol avec un certain accent… Es-tu Français ?

— Je suis Français, en effet, fit Darnetal. Et il ajouta par moquerie, cruellement : Et toi ?

— Nous sommes donc du même sang, dit l’homme tout à coup dans son prétentieux jargon, mais aussi d’une voix si lente, si profonde, que le rire du jeune homme sécha littéralement sur ses lèvres.

« Mon père était un seigneur français, vieux et sage. Il avait combattu et tué jadis, à ce que je sais, un de ces soldats qui portent de l’or dans une sacoche, et il a été condamné par les juges de ce pays, car il y était craint et redouté. Puis il s’est échappé sur un radeau, à travers un fleuve immense, là-bas, à des centaines et des centaines de milles vers le nord. Et il est venu vivre en homme libre, au delà du Rio Colorado, loin de ses ennemis, hors de leur portée… Pour moi, je l’accompagnais sans cesse, je ne l’ai quitté non plus que son ombre, et il m’a fait tel que je suis. Depuis ma jeunesse jusqu’à ces derniers mois, le croirais-tu ? je n’ai connu d’autre homme véritablement blanc, sinon celui-là dont tu as ouvert la tombe — et il n’était pas des nôtres, je le jure ! (Qu’importe un chien de plus ou de moins ?) Sans doute, je ne sais ni lire, ni écrire, bien que je puisse compter sans me tromper, à la manière des sauvages, et cependant je n’ignore pas que notre peuple est un grand peuple, supérieur à tous les autres, qui a vaincu les Anglais et coupé la tête même à son roi Napolion. Quelle ville peut être comparée à Parisse, je te demande, et mon père était né dans une autre belle cité qui se nomme San Tropez. Je sais encore que nos femmes sont les plus belles du monde, redoutées même de la police, indomptables, et pourtant généreuses et magnifiques envers leurs amants. Voilà longtemps que je remue ces idées dans ma tête, car le poison m’est sorti sous la peau il y a un jour et une nuit, et alors j’ai connu que la chasse était finie… Donne-moi à boire, laisse-moi boire tout mon saoul, hardiment ! Heureux sois-tu dans ta jeunesse, pour être venu de si loin vers moi, à une telle heure ! Il convient désormais, camarade, que je m’applique à mourir selon les coutumes de notre nation.

— Es-tu fou ? dit sottement Darnetal, penchant vers le grabat son visage sans rides. Rêves-tu ? Je te donnerai autant d’alcool que tu voudras, pourvu que tu me laisses en paix, avec ces sombres histoires. Il n’est pas temps de mourir, mon vieux, mais de te reposer. Je filerai vers Camaron dès l’aube.

— Ahi ! Ahi ! gémit l’homme. Je vois que tu me méprises.

Il laissa retomber ses épaules sur les chiffons sordides. Sa pauvre bouche écumeuse remuait terriblement, sans qu’il parvînt d’abord à proférer aucun son. Puis il glissa son bras droit sous ses reins, en grinçant des dents, soit d’impatience, soit de douleur, car il semblait que son torse ne fût plus qu’une masse pesante. Le Français avait lui-même dégagé sa propre épaule, par prudence, et il suivait tous ses mouvements d’un œil agile, le poing fermé. Le clair de lune, tournant autour de la hutte, projetait maintenant jusqu’à eux l’ombre immobile de l’Indienne.

Enfin la main du malheureux reparut, tenant bien serré un petit sac de cuir brut, au poil usé, qu’il tâta longtemps des doigts.