— Mets-toi devant, fit-il. Cache-moi un moment. Elle est si attentive et si rusée ! Vois ce sac : reconnais-le. Tu le prendras sous moi dès que je serai mort… Dès que je serai mort, tu le prendras… Il y a de quoi s’amuser plus d’une semaine, à Noroni ou à Tuihto, pour un garçon de ton âge. Cela est à toi, camarade, cela t’appartiendra (je n’ai rien d’autre !) si tu daignes enseigner à un homme de ton pays ce que tes pères, là-bas, t’ont appris. Hélas ! le mien reçut son coup au lever de l’aube, et mourut le soir même, la tête fracassée, loin de moi, son fils, entre les mains de vieilles femmes aux dents noires, qui font la médecine des sauvages, lui… un Français… Quoi donc, ami ! Une mauvaise nuit est tôt passée, tu verras encore bien des saisons ! Je t’offre un prix raisonnable pour cette affaire, je ne veux pas mentir. Oui, nous ferons cette affaire ensemble, commodément. Le froid m’a saisi, je me sens déjà tout vide et bourdonnant comme un nid de mouches. Approche-toi de moi. Je t’obéirai point par point. S’il y a des paroles, je suis en état de les prononcer. Ami, je t’écoute…

La surprise laissa Darnetal sans voix, mais son cœur se serrait cependant de pitié.

— Je ferai ce que tu veux, dit-il, je ne te quitterai pas cette nuit. Et si la fille te gêne, je la jetterai dehors dans un instant. Par exemple, ne me demande pas l’impossible : je n’abuserai pas de ta simplicité. On t’a raconté des histoires, camarade, ou tu les as rêvées… De ce côté-ci de la mer, ou de l’autre, il n’est pas deux façons de mourir. Sans doute, nous aussi, nous avons nos vieilles femmes à médecine et nos sorciers, mais c’est bon pour les imbéciles. Je ne te cacherai pas que je ne prends plus au sérieux ces niaiseries. Ne te tourmente pas, reste en paix. Je te donnerai autant d’alcool que tu peux en désirer : avec un peu de chance, tu passeras en dormant, camarade !

— Malheur sur toi ! dit le moribond entre ses dents. Je ne t’ai jamais fait aucun tort, et tu refuses cela même qu’on ne peut refuser qu’une fois à un homme. Je veux te montrer les papiers, des lettres écrites dans ta langue, une autre feuille avec des signes dessus, et tout… Vois toi-même si mon père était ou non ce que j’ai dit. Et tu trouveras encore un livre que je respecte à l’égal d’un dieu, car, avec lui, il avait traversé la mer, et il en avait grand soin, comme d’un charme.

Dans sa hâte il jetait, une par une, sur sa poitrine nue, les pauvres reliques de son cœur, la photographie d’un cuirassier, aux cheveux tondus, tenant son casque sur la hanche. (A son petit trognon d’amour, disait la dédicace, le grand Louis), quelques lettres amollies par le temps et la sueur, et enfin une bizarre feuille de service, datée et timbrée, sur laquelle Darnetal put lire, en écriture moulée de sergent-major :

PÉNITENCIER DE FALLORI

Journée du 27 août 1880.

3e Section (surveillant général Gros).
Deuxième corvée de bois.
Liste des hommes.

… et en marge, souligné au crayon bleu : ne détacher, sous aucun prétexte, les détenus Proust, Janne et Lelandais.

A ce moment la main du moribond ayant tâté au fond du sac un livre relié de toile brune, se resserra dessus, et il l’éleva péniblement à la hauteur de son front, avec un gémissement enfantin. Puis il fixa sur Darnetal un regard dévoré d’inquiétude, dont celui-ci put à peine supporter la prière muette.

— Tout est bien, tout est en règle, balbutia le jeune homme, bêtement. N’aie aucun souci. Tâche de dormir.

— Au nom de ton propre père… commença l’homme.

Mais il n’acheva pas : sa poitrine épuisée retentit encore d’une plainte terrible, inhumaine. Il tendit le bras. Son énorme et faible poing vint heurter le visage du Français, sans lui faire aucun mal, et retomba toujours fermé sur le sol ainsi qu’une boule inerte, avec un bruit mou. Et aussitôt le malheureux éclata en sanglots convulsifs.