— Pardonne ! seigneur, suppliait-il, pardonne… Je ne suis qu’un chien. Je me traîne à tes genoux. Je te baise les pieds. Ah ! ce seul coup jadis, il y a quelques heures encore, t’eût écrasé la face ! N’aimes-tu pas l’argent ? La fille a cousu dans sa robe un beau disque d’or qui pèse bien dix guazus, je te le donne… Tu le prendras. Ahi ! Ahi ! qui peut se vanter de tromper un seigneur comme toi, si sage ? Tu lis dans le cœur… Sûrement tu vois couler le sang dans ma peau. Et il est vrai que j’ai bu le lait d’une sauvagesse. La maudite fille a dit vrai, Bisbillitta, ma jolie, petit serpent. N’asseois pas un misérable dans sa honte… Épargne celui qui a perdu sa force ! Qu’importe le ventre dont je suis sorti, puisque je vais rentrer dans la terre ! Approche-toi de moi, seigneur, ne me trompe pas. Je connais ton secret. Il y a un secret des hommes blancs. Comment l’aurais-je appris, sinon par Bisbillitta, la chérie ? Oui, je sais que l’eau fut répandue sur sa tête, et que morte elle sera l’égale et la compagne des autres femmes, pour une vie qui ne finit pas. Et moi ? Hélas ! j’ai vieilli parmi ces singes, méprisé même de mon père, bien que je lui fusse plus soumis qu’un esclave, et son commandement était dur. Pourtant, écoute-moi ! Par le soleil qui luira demain, par ta célèbre nation, par ce que tu as de plus sacré — que dire encore ? — par ta première femme, camarade, par la première femme dont tu as desserré les genoux, je te jure ! mon père était bien celui-là que tu as vu ici peint, avec ses habits magnifiques ; les papiers très précieux lui appartiennent, et il lisait de ses yeux dans ce livre que je tiens. N’ai-je pas le droit d’être fier d’un tel homme ? S’il m’eût conduit dans son pays, qui se serait soucié de ma mère, je te demande ? J’y eusse vécu libre et puissant. Hélas ! Hélas ! Alors qu’il t’est si aisé de me satisfaire, veux-tu que je paraisse tout à l’heure devant lui, et qu’il rougisse encore de moi ? Serais-je un de ces chiens, à jamais ?
— N’ajoute rien, dit le jeune Français, cela suffit. Je prends tous les dieux à témoin, d’ici ou d’ailleurs, bons ou mauvais, que tu n’es pas plus un chien que moi, qui te parle. Et tu ne t’en iras pas, camarade, que je ne t’aie embrassé sur les joues, à la mode de mon pays, comme je le ferais pour un frère. En attendant, je vais m’efforcer de te contenter.
Il se leva brusquement, et en deux pas fut devant la silencieuse fille, toujours accroupie à l’angle du mur, immobile, bien qu’un peu d’air, entre les rondins du mur, fît flotter lentement le bas de sa robe.
— Bisbillitta, fit-il, allons ! Du diable si je démêle le vrai et le faux dans toute cette histoire, mais d’une manière ou d’une autre, tu as fait assez de mal, je pense…
La tête penchée reposait presque sur les genoux, entre les deux bras croisés. Il voyait la nuque de cuivre, lisse et nue.
— Lève-toi, dit-il durement. Pourquoi ruser ? et il lui frappa l’épaule de sa main ouverte. Le petit corps glissa en avant, roula sur lui-même et demeura étendu, gravement, le genou plié sous les cuisses. Un jet de sang déjà épais rougit instantanément la misérable jupe, souillée de terre.
— Que veux-tu ? supplia l’homme, avec terreur. Ordonne qu’elle se taise. Ah ! que je ne l’écoute plus en ce monde ! Hé ! ah ! il me semble que je sens d’ici l’odeur de ses bras toujours frais. Vois-tu, camarade, l’écorce d’un jeune arbre n’a pas d’autre parfum, et d’y penser seulement, cela met de la salive sous ma langue. Ordonne qu’elle se tienne tranquille encore un moment…
— Il faut donc que le couteau ait glissé dans ma main… dit le Français. Une arme pour rire… un joujou… Elle est morte.
Il avait parlé presque à voix basse, et l’agonisant n’entendit que le dernier mot, car il répondit après un silence, mais avec un calme étrange :
— Morte ? Ho ! tu ne la connais pas. Elle s’enroule parfois comme un petit serpent, et reste immobile tout un jour. Ce qu’elle veut ou ne veut pas, qui le sait ? Laisse-la. Retiens seulement ce que je vais dire : je te donnerai ce que j’ai promis. Les piastres t’appartiennent, tu en feras ce que tu voudras. Mais décidément, tu mettras le livre avec moi dans la terre. De tout ce que j’ai possédé, c’est le seul bien qui ne m’ait jamais déçu. Que de fois j’ai vu mon père y lire en suivant chaque ligne du doigt, le visage riant, épanoui ! Et mon père, même parmi les sauvages, fut traité avec honneur. Que n’eût-il pas été parmi les siens ! Je veux que tu ouvres ce livre à la première page, tout à l’heure, et tu épelleras chaque mot, très, très lentement, pour que j’entende à mon aise le langage de votre nation et les derniers ordres de mon père. A présent, fais toi-même ce que tu as promis.