— Quoi donc ?

— Donne le secret… Donne le secret avant que je ne meure. Dans un instant l’alcool — une pinte de cette eau-de-vie, camarade — ne pourra plus rien pour moi.

— Je dois te dire… commença le jeune Français.

Mais il n’osa poursuivre. D’un regard furtif, il mesurait la distance qui le séparait de la porte, il l’eût franchie d’un bond, il eût percé à travers la broussaille comme une bête, il respirait déjà la nuit profonde. L’aveugle ramait doucement l’air de ses mains ouvertes, le faible cadavre barrait le seuil du geste vain de ses bras en croix, nul obstacle que la parole d’un moribond, sans doute coupable de meurtre, fils de forçat, voleur lui-même. Et pourtant cette parole lui parut tout à coup la plus solennelle qu’il eût jamais entendue, qu’il entendrait jamais en ce monde, impossible à éluder, d’une autre espèce. La naïveté même en était plus urgente et plus dure qu’aucune menace, qu’aucune espèce de malédiction. Elle mit littéralement le jeune homme à genoux, rouge de honte.

— Je dois… je dois t’avouer, camarade… Ne me blâme pas. Comment t’expliquerais-je ? Eh ! bien, là, oui, vieux frère… ne te fâche pas. Je donnerais dix ans de ma vie, je le jure ! pour être en état de t’accorder ce que tu demandes. Je ne puis te mentir. On m’a appris ces choses-là dans ma jeunesse… peut-être. Et si la fille avait parlé, quoi ! cela me serait revenu, sans doute… Il est vrai que les Français ont une religion, ainsi que les sauvages. Beaucoup l’ont oubliée, hein ? Naturellement, il serait facile de te tromper. Je te verserais de l’eau sur la tête, en bégayant n’importe quoi. Ce n’est pas possible, non ! Mais écoute bien, camarade. Je sais du moins que ce Dieu est juste et bon. Il a pitié des hommes méchants et il est mort pour eux, cloué par les pieds et par les mains, en pleurant. Voilà ce que je sais. Recommande à lui ton âme. S’il existe, sois sûr qu’il a pitié de toi plus que moi-même, qu’il connaît ton désir, et qu’il a déjà posé sa main sur ton vieux cœur plein de péchés. Ne m’en demande pas plus : je porterai le poids de la faute, s’il y en a une.

Dans sa surprise, le moribond avait réussi à se soulever un peu sur ses coudes et, la tête droite, il fixait sur les yeux du Français un regard aussi noir et attentif que celui d’un animal pris au fer.

— Peut-être dis-tu vrai, fit-il après un silence horrible, peut-être non… Mais en acceptant de porter le poids de cette faute tu parles raisonnablement.

— Laisse-moi te donner un baiser !

— Non ! dit l’homme. Est-il croyable que tu aies laissé perdre un secret si merveilleux qui referait de moi un petit enfant ?

Il se laissa glisser en arrière, et frappa le sol si rudement des épaules et de la nuque que Darnetal le crut mort. Le livre avait roulé à terre. Il le ramassa. C’était un de ces almanachs tels que les colporteurs en proposaient jadis aux ivrognes et aux belles filles, à la porte des cabarets sur les champs de foire, sots et sordides. Il s’ouvrit de lui-même aux pages les plus usées, noires de crasse, marquées çà et là d’un pouce énorme, au chapitre sans doute lu et relu :