— Jadis, j’eusse pensé comme vous. Maintenant, heureux ou malheureux, le passé peut tout corrompre. Il corrompt tout.

— Et moi je renais, vous dis-je. Jacques, mon amour, vous ne comprenez pas. Ces histoires de filles persécutées, de pères féroces et de tyrannie domestique, cela sent son mauvais roman, c’est très bête. Oui, c’est bête. Avec ça (ne souriez pas !) j’ai encore ce ridicule d’être étrangère, noble, orpheline, d’habiter un château perdu dans la campagne, et je suis entre les mains d’un grand seigneur hypocondre qui ressemble au père de Chateaubriand. Que voulez-vous que j’y fasse ? Ai-je choisi ? Ai-je choisi ce décor ? Je le hais.

— Ne prenez donc pas la peine de haïr ce que vous quitterez demain.

— Je le hais. Je l’ai haï en silence. Nul ne s’en doute. J’ai souffert ici sans larmes, simplement, le plus simplement que j’ai pu, et Dieu sait ce que cette simplicité m’a coûté ! Jacques, si vous n’étiez venu, il me semble qu’elle eût dévoré, une à une, toutes les forces de mon cœur.

— A qui auriez-vous fait ce sacrifice ? Ah ! Françoise, j’ai bien raison de dire que vous êtes une âme religieuse. Rien ne vous sollicite. Rien ne vous tente. Il faut que vous possédiez avant d’avoir désiré. Oui, dans le désir où vivent et meurent tristement les hommes, vous ne trouverez jamais aucune relâche, aucun repos. Mais la plus grande folie d’un cœur qui les pressent toutes, c’est encore d’avoir rêvé, de poursuivre obstinément ce rêve insensé, ce monstrueux rêve d’un sacrifice sans amour. Pas un saint, parmi les plus extravagants, n’eût osé faire un tel choix. Qu’il y ait une chance sur mille pour que Dieu existe, c’en est assez : il ne faut pas tenter Dieu.

— Il n’y a pas une chance sur mille. C’est moi que je tente, Jacques, et non pas Dieu.

— Un de ces saints dirait sans doute que cela revient au même. Je ne mentirai pas, Françoise : je comprends à merveille ce qu’un pareil défi a de puéril, mais un rêve enfantin, lorsqu’il est cruel, n’est pas cruel à demi. C’est vous, c’est vous que vous détestez, ma chérie ! C’est sur ce que vous avez de plus précieux, de plus douloureux, de plus vulnérable aussi, — votre fierté — c’est sur votre fierté que vous prenez vos affreuses revanches. Vous êtes une petite sainte, Françoise, voilà le mot. Vous êtes une petite sainte, seulement votre sainteté est sans objet. Sans connaissance et sans objet, comme ma tristesse, ma tristesse qui épouse si étroitement la vôtre, bien que la source en soit tellement impure que j’ai honte de la nommer devant vous — la débauche — et de toutes la plus médiocre, la débauche de l’homme de lettres, d’un marchand d’histoires imaginaires.

— La débauche ! fit-elle en serrant sa bouche pâle.

— Ne me cherchez pas d’excuse. Je n’en ai pas d’autre que l’ennui. Personne, je pense, ne s’est ennuyé comme moi ; c’est par l’ennui que je me connais une âme. Du moins ai-je fait chaque fois ce qu’il fallait pour la rendormir sitôt que l’ennui la réveillait. Au lieu que vous, chère petite folle, vous provoquez sans cesse la vôtre, vous ne lui laissez nul repos, ainsi qu’un dompteur avec ses fourches et son fouet, et elle finira par vous manger.

— Quelle idée vous avez là ! s’écria-t-elle en riant de toutes ses dents, mais livide.