— Écoutez-moi ! écoutez-moi ! encore une minute. Nous sommes fous. Nous sommes deux fous. Vous êtes dans l’ombre d’une aile immense qui va se refermer sur nous. On fait sa part à l’ennui, au vice, au désespoir même : on ne fait pas à l’orgueil sa part.

Elle tourna vers lui son visage sérieux, paisible, et il le vit, avec surprise et presque avec terreur, ruisselant de larmes.

— L’orgueil ? Méchant, dit-elle à voix basse, méchant que vous êtes, est-ce donc pour rire que j’ai avoué ce que… oui ! ce que n’importe quelle autre que moi vous eût caché.

— Je n’en demandais pas tant, pauvre chérie. Ne me méprisez pas trop vite, Françoise ! Je venais à vous comme un homme qui a perdu sa vie, qui n’en éprouve que de l’ennui sans remords, qui l’a perdu sans savoir où. Et il fallait que je fusse bien malade, à mon insu, pour songer un moment à acheter quelque chose, une bicoque, une espèce d’ermitage (l’ermitage d’un homme de lettres, hélas ! je vois ça !) dans ce pays pluvieux qui sent même en avril la pourriture de l’automne. Mais je vous ai rencontrée. Pour la première fois, je vous ai rencontrée chez Madame Addington. Pensez-vous que j’ai pu croire, un seul instant, que vous étiez une jeune fille comme les autres ? Étais-je en droit de vous demander ce qu’exige un amoureux de vingt ans ? Étais-je en droit de rien demander ? Je ne voyais que ma tristesse, ma propre tristesse, qui se levait dans vos yeux calmes. Je n’attendais de vous que la pitié lucide, divinatrice, qui vous tient lieu d’expérience, ce pressentiment de la douleur d’autrui si fatal, si déchirant qu’il passe toute poésie. Était-il utile de m’éprouver, Françoise, d’éprouver mes forces, au risque de détruire d’un coup la dernière et misérable chance qui me restât d’être heureux ? Devais-je courir ce risque avec vous ?

— Je vous prie de me pardonner, fit-elle après un si long silence que le tintement d’une enclume vint jusqu’à eux, sur une bouffée de vent aigre, du village lointain. Je vous prie de me pardonner, mon amour.

— Acceptez maintenant d’être ma femme. Promettez-moi du moins que vous accepterez un jour. A quoi bon nous enfuir comme deux voleurs, courir jusqu’en Syrie, lorsqu’il était si facile de vous demander à votre père, et de passer outre s’il refusait ?

— N’exigez pas des choses impossibles, dit-elle pleurant toujours, mais sans aucun sanglot, sans un tressaillement de son lumineux visage. Oh ! ce n’est pas ici un caprice, cruel ou non. Je serai votre maîtresse, Jacques, mon chéri, je ne serai que votre maîtresse, je serai à vous sur un mot, sur un signe, je n’appartiens qu’à vous. Que faut-il de plus ? Mais je ne serai pas votre femme. Je ne porterai pas votre nom. Il ne tenait qu’à moi de me taire ; j’ai parlé, vous me prenez quand même, c’en est assez. Mon amour, j’ai reçu votre pardon sans mourir de honte ; n’exigez pas que cela devienne un pardon légalisé, une affaire entre hommes de loi. Les saints, dont vous parliez tout à l’heure, n’ont rien qu’au jour le jour, mais ils espèrent des biens éternels, leur compte est en règle sur les registres du Paradis. Que je sois plus pauvre que de la pauvreté des saints ! Je recevrai de toi, de ton bon vouloir, de ta pitié chérie chaque année, chaque mois, chaque semaine, chaque matin de mon humble vie. Ah ! chaque nuit passée dans ta maison sera ma victoire remportée sur le temps, l’oubli, la satiété, l’opinion du monde, toutes les forces qui m’oppriment et que je hais. Tu le disais, tu l’as dit, je l’avoue : hélas ! d’où vient cet orgueil que je ne puis arracher ? Je l’arracherai ! D’où vient ce goût hideux d’une perfection impossible, inhumaine, du renoncement, du martyre ! Je l’étoufferai. Si c’est là mon âme, ange ou bête, je ne puis la supporter plus longtemps.

— Ange ou bête, croyez-moi, Françoise ; elle a toujours raison de nous.

— Il n’est pas si vrai que vous dites. Certes, je n’ai aucune idée de Dieu, ni la moindre curiosité de lui. Je suppose qu’ils ont divinisé leur crainte de la mort, ou je ne sais quoi. Qu’est-ce que cela nous fait ? Nous ne craignons pas la mort.

— Je la crains, je ne crains qu’elle.