Prenez les six pages de contre-point que je n'ai pas corrigées. Revoyez-les, corrigez-les, refaites-les, au besoin, et envoyez-les-moi. Pensez aussi au contre-point fleuri cinquième espèce. Ne vous fatiguez pas. C'est inutile. Adressez-moi du travail plus souvent et en moins grande quantité; vous risquerez moins de faire de la besogne inutile. Usez de moi. C'est avec grand plaisir que je saisis cette occasion de vous être utile et de vous donner un témoignage de la sympathie que vous m'inspirez. Courage, et croyez-moi votre mille fois dévoué et affectionné.

Mon père vous remercie et vous envoie tous ses compliments.

Pas de nouvelles de Lécuyer[27].

Juillet (?) 1865[28].

Il y a un grand progrès. Faites-moi encore une page de chaque espèce à deux parties. Faites attention à vos octaves dans les syncopes. Faites mieux chanter vos noires. Vous n'avez pas assez de degrés conjoints. Le contre-point fleuri manque un peu de variété. Faites plus mélodique. Écrivez votre cantate[29]. Indiquez vos mouvements. Cela m'est égal que l'accompagnement de piano ne soit pas très fini. Indiquez les rythmes, les rentrées, que je voie l'harmonie; cela suffit. Courage. Ne vous fatiguez pas. J'ai vu Lécuyer qui m'a chargé de mille amitiés pour vous. Mon père vous dit mille choses. Moi, je vous serre la main de toute affection. Ne craignez pas de m'ennuyer. Envoyez-moi de l'ouvrage tant que vous voudrez.

Mille fois à vous.

Juillet ou bien août 1865[30]

Je suis enchanté de cet envoi. Ne vous inquiétez pas de l'orchestre. Vous savez déjà instrumenter. Si c'est la première fois que vous orchestrez, le résultat obtenu est presque incroyable. Le morceau n'est pas mauvais; il est d'une bonne forme. Je n'y vois rien à changer. La fin est jolie; la modulation en sol et le retour en mi (deux avant-dernières pages) sentent le bon style, la bonne manière. L'idée est seulement un peu terne. Lancez-vous, tâchez d'arriver au pathétique, évitez la sécheresse, ne faites pas trop fi de la sensualité, austère philosophe. Songez à Mozart et lisez-le sans cesse. Munissez-vous de Don Juan, des Noces, de la Flûte, de Così fan tutte. Lisez Weber aussi. Vive le soleil, l'amour... Ne riez pas et ne me maudissez pas. Il y a là une philosophie qu'on peut rendre très élevée. L'art a ses exigences. Du reste, livrez-vous à vous-même et ce sera bien. Merci du plaisir que vous m'avez fait en m'envoyant ces quelques pages. L'intelligence est chose rare en ce siècle de Béotiens, et ça fait plaisir de la rencontre à forte dose. À bientôt, cher ami, et croyez à toute ma sympathie, à toute mon affection.

Envoyez aussi souvent que vous voulez.

Fin de l'été ou automne de 1865[31].