À bientôt. Je pense à vous et vous aime de tout mon cœur.
Octobre 1867.
D'abord, cher, vidons l'affaire Jolie Fille. J'ai remis mon ouvrage: 1º parce que madame Carvalho fait sept mille francs et mademoiselle Nilsson six mille francs; 2º parce que le public cosmopolite que nous avons l'honneur de posséder à Paris en ce moment court aux noms connus et non aux pièces nouvelles! 3º parce que le succès se dessine de telle façon que Carvalho veut garder pour la fin de novembre une affaire dont il n'a pas besoin en ce moment; 4º parce que le départ de Nilsson me fait une place superbe; 5º parce que le monde sera revenu fin novembre; l'ouverture des Chambres, la rentrée, tout me servira alors.—Bref, cher ami, je suis complètement content! Jamais opéra ne s'est mieux annoncé! la répétition générale a produit un grand effet! la pièce est vraiment très intéressante; l'interprétation est excellentissime! les costumes sont riches! les décors sont neufs! le directeur est enchanté! l'orchestre, les artistes pleins d'ardeur! et ce qui vaut mieux que tout cela, cher ami, la partition de la Jolie Fille est une bonne chose! Je vous le dis parce que vous me connaissez! L'orchestre donne à tout cela une couleur, un relief que je n'osais espérer, je l'avoue!... Je tiens ma voie. Maintenant, en marche! Il faut monter, monter, monter toujours. Plus de soirées! plus de cascades! plus de maîtresses! tout cela est fini! absolument fini! Je vous parle sérieusement. J'ai rencontré une adorable fille que j'adore! Dans deux ans, elle sera ma femme! D'ici là, rien que du travail, des lectures; penser, c'est vivre! Je vous parle sérieusement; je suis convaincu! je suis sûr de moi! le bon a tué le mauvais! la victoire est gagnée!...
Ah! J'oubliais un détail. Je viens de vendre ma partition à Choudens:
3 000 francs à la 1re représentation;
1 500 à la 30e;
1 500 à la 40e;
1 000 à la 50e;
1 000 à la 60e;
1 000 à la 70e;
1 000 à la 80e;
1 000 à la 90e;
2 000 à la 100e;
3 000 à la 120e;
et trois ans pour accomplir mes cent vingt représentations! Quelque prudentes que soient ces combinaisons, jamais Choudens n'en a consenti de pareilles avec qui que ce soit (excepté Gounod, bien entendu).
Donc, Jolie Fille nettoyée, passons!
Je suis désolé du départ de Crépet[88]. Moi-même, je suis en délicatesse avec monsieur X. qui a voulu m'empêcher d'éreinter Azevedo à mon gré. Je l'ai envoyé complètement promener! Il m'a encore écrit hier pour me demander de supprimer quelques lignes d'un article que j'avais préparé sur Saint-Saëns. Je réponds: 9679 iii!..... Regardez ce nombre à travers la page 4, en plaçant la page 3 sur un carreau ou devant une lumière, et vous comprendrez!...
Et G.? Que faire? Il faut pourtant trouver! Je suis désespéré. Je ne sais plus à quelle porte frapper! Je ne vois que des indifférents, des égoïstes ou des impuissants! Le journalisme devient de plus en plus une boîte à scandales! Tout se rapetisse, et Gandinopolis ne vaut pas mieux au fond que Crétinopolis!... Je pense constamment à notre ami, et je ne vois pas, je ne trouve pas. Cela me désole, me chagrine au dernier point!... Que devient Monsieur Y.? Je pense souvent à ce majestueux bourgeois, et me rappelle avec une douce émotion ses phrases sonores, retentissantes et son coup de poing à mon piano!... Il n'y a que les affaires!... Et dire qu'ils sont des millions comme cela!... Je serais bien aise de savoir ce qu'il pense du Congrès de la Paix, de l'arrestation de Garibaldi[89] et de l'augmentation du pain!... Quel type!... et quelle tête!... Lécuyer est ici et vous envoie mille amitiés vives et sincères!... Maintenant parlons fugue:
C'est bien! progrès immenses! Courage! Tous les symptômes que vous m'annoncez me prouvent que la période d'inspiration va bientôt commencer pour vous. Allons! encore un coup de collier. Vous reste-t-il des sujets? Sinon, tant mieux. Faites vous-même des sujets de fugue, bien francs, bien nets. Que ce travail soit le sujet de votre prochain envoi! Une douzaine de sujets avec les réponses et les contre-sujets, puis trois fugues, et trois mois de repos... et en route! Allons, courage! À bientôt et croyez à l'amitié inaltérable de...