Allons, courage! Marchez, marchez; à la fin de la Coupe, vous aurez, j'en suis sûr, avancé d'un pas immense qui vous mettra à l'entrée du lieu.

Hier, 15 août, jour solennel. Le feu d'artifice a coûté, dit-on, cinquante mille francs de plus que d'habitude, mais il faut déduire les dix mille francs d'amende de Rochefort. L'emprunt a été couvert trente-quatre fois. Je ne suis peut-être pas honnête, mais si j'étais gouvernement, je serais tenté de filer avec le magot. Voyez-vous cela d'ici, trente-quatre fois 429 millions? Sommes-nous riches!... Hier, il à fait beau, il pleut aujourd'hui. Allons, Dieu protège la France et la dynastie. Gautier est décoré!... Que de sujets de joie! Le petit Cavaignac est-il assez mal élevé[105]!... Comme si son papa n'avait pas été arrêté, incarcéré, exilé, mis en non-activité pour les besoins de l'État.

À bientôt, cher, et croyez toujours à la vive affection de votre ami.

Septembre 1868.

Mon cher ami,

Le duo que vous m'envoyez était horriblement difficile à faire.

La forme que vous avez adoptée est heureuse.—Je vous reprocherai, cependant, de vous être contenté de bâtir un morceau de musique.—Toutes les phrases d'Yorick manquent d'élan.—Paddock est mieux traité.

J'aime assez: «J'aimais ce vieillard qui tombe.» La réponse d'Yorick est faible d'idée; de plus, c'est écrit beaucoup trop haut. Le début de l'ensemble marche; la fin tombe dans le procédé rossinien; votre trait en tierces est une vieille machine. Ensuite, cela manque d'enthousiasme. Ce Yorick est un enragé d'amour. Il doit être en pleine lumière. Il fallait un contraste entre Paddock et Yorick. C'était difficile, j'en conviens, mais j'aurais préféré mettre trop de lumière sur Paddock que de n'en pas mettre assez sur Yorick.—Votre andante est meilleur quoiqu'un peu triste: Yorick est heureux de son malheur.—Il n'est plus lui, il vit tout entier en Myrrha.—Toutes ses réponses doivent être d'une contemplation passionnée. (C'est une contradiction apparente, non réelle.) Lorsque vous lui faites dire: «Le zéphyr et la vague et l'étoile», vous vous êtes préoccupé du côté pittoresque, c'est bien! Mais avant tout l'amour, l'amour! C'est un peu froid, et puis, cette fin d'ensemble gâte tout.

Je le répète: ce morceau est d'une immense difficulté.—Il faut pour le réussir une liberté de faire que vous ne pouvez encore avoir acquise.—La forme va bien; vous savez. Maintenant, l'idée, l'idée avant tout. Le duo devrait être absolument décousu... C'est de la déclamation mélodique... Il faut trouver des phrases nouvelles à chaque instant, et ces phrases doivent toujours monter, monter.—J'aurais aimé une coda pp... Yorick s'est monté pour répondre à Paddock... mais peu à peu... il retombe dans sa rêverie... dans la romance qui précède le duo.—Paddock le regarde, s'attendrit.—Yorick finit en disant: Myrrha! Myrrha! J'aime Myrrha... et Paddock qui l'aime, qui voit l'inutilité de ses efforts, cesse de le morigéner; il le plaint, lui prend la main... Yorick en extase le laisse faire; il se penche, s'appuie sur l'épaule de son ami. Chez Paddock, la haine est dominée un instant par la tristesse qu'inspire à tout philosophe vraiment sensible le spectacle de l'abaissement de la dignité humaine. Je ne m'étends pas davantage sur ce sujet, vous m'avez compris!... Il faudra peut-être ajouter quelques vers pour cette coda... Elle manque... j'en suis sûr!

Essayez donc de refaire ce morceau. Ce sera un excellent exercice. Mettez-vous dans la peau d'Yorick; Paddock viendra tout seul.