Notre-Dame, radieusement belle, émerge comme une grande fleur de pierre, d'une masse de toits plats, noirs, gris ou bleus, et les majestueuses silhouettes de ses tours se détachent immenses sur l'horizon. Sous tous les caprices de l'heure ou de la lumière; que le soleil dore cette splendeur ou que la neige, ouatant les sculptures, étende sous ses pieds un tapis immaculé; que le ciel en feu mette derrière sa masse violacée un cadre d'or en fusion, ou que l'orage l'enveloppe de ses nuages cuivrés, toujours la noble cathédrale apparaîtra dans son éclatante beauté, dans son incomparable splendeur. L'élégante flèche qui la termine se découpe nette et fière dans les airs, et des vols de corneilles tournent en poussant des cris stridents autour des toits fleuris de la Basilique parisienne. Là-bas, au-dessus d'un éblouissement de sculptures, de cheminées, de pignons, de ponts, de clochers, de rues, les lointains bleus se fondent en teintes douces et finissent par se confondre à l'horizon dans une note imprécise; les bêtes d'Apocalypse, que les géniaux artistes des temps passés ont accoudées aux balustrades des tours, se penchent grimaçantes et narquoises sur ce grand Paris qui s'agite fiévreusement au-dessous d'elles! C'est un des plus nobles aspects de la Ville que viennent de refléter nos yeux enchantés.
De l'autre côté, c'est la Seine, traînée d'argent que sillonnent les bateaux et les barques; puis, plus loin, les nobles lignes du vieux Paris et, se profilant sur les nuages bas, au premier plan, Saint-Gervais et Saint-Protais, antique et précieux sanctuaire du XVIe siècle, un des seuls qui gardent le charme intime de ces églises de province, où l'âme se sent, dans la pénombre des chapelles, plus recueillie, plus émue, plus rapprochée de l'infini, à l'ombre des vitraux obscurcis par la poussière des siècles et la fumée des encens.
Dans le prolongement de Notre-Dame et derrière l'Hôtel-Dieu, on rencontrait autrefois, un peu avant d'arriver au Palais de Justice, un dédale de ruelles sinueuses, étroites et malodorantes: la rue de la Juiverie, la rue aux Fèves, la rue de la Calandre, la rue des Marmousets; la plus basse prostitution y tenait ses assises depuis des siècles; des teinturiers y avaient installé leurs baquets multicolores, et des ruisseaux bleus, rouges ou verts coulaient au milieu de ces rues aux vieux noms parisiens. D'humbles petites chapelles étaient tapies contre Notre-Dame: Sainte-Marine, Saint-Pierre-aux-Bœufs et Saint-Jean-le-Rond où fut déposé d'Alembert.—L'Hôtel-Dieu s'ouvrait à droite de la cathédrale et formait avec le parvis Notre-Dame un cadre vraiment imposant à cette admirable église. Sur leur emplacement, le Second Empire a édifié le nouvel Hôtel-Dieu et la Préfecture de Police, et ces deux immeubles, tristes et laids, semblent être les repoussoirs naturels de cette gloire française: Notre-Dame-de-Paris.
VUE DE NOTRE-DAME.
J.-C. Nattes, del
Rue Massillon, derrière un porche de pierres que le temps a verdies, s'ouvre, au nº 6, une petite cour aux pavés suintants où passe parfois la cornette blanche d'une sœur de charité; un vieil et monumental escalier de bois, contemporain de Henri IV, dessert en un arrière bâtiment quelques pauvres logis. Dans cette humble et provinciale maison, d'un aspect quasi monastique, qui se croirait au cœur de Paris, à deux pas de l'Hôtel de Ville et de la Préfecture de Police! Disparu le «Cloître» dont les jardins en contre-bas existaient encore, il y a sept ans. Une énorme et hideuse bâtisse, aux allures de brasserie, cache aujourd'hui tout le chevet de Notre-Dame, et l'antique «Motte-aux-Papelards», rendez-vous habituel du personnel de la Métropole, est remplacée par un square, sorte de petit musée à ciel ouvert, où sont rangés les débris de pierres sculptées que le temps ou de regrettables—mais nécessaires—restaurations ont arrachés de la cathédrale.
Rue de la Colombe passait l'enceinte gallo-romaine de la Cité, près de la maison qu'habita Fulbert, l'oncle aux féroces arguments de l'infortunée Héloïse, l'amie d'Abélard. Rue des Ursins on retrouve encore, au nº 19, les restes d'une chapelle du XIIe siècle, la chapelle Saint-Aignan; saint Bernard y prêcha, dit-on. Ce fut un des nombreux sanctuaires où, pendant la Terreur, des prêtres réfractaires, sous les plus bizarres déguisements: porteurs d'eau, gardes nationaux, conducteurs de chariots, maçons, parcourant la ville, venaient dire presque régulièrement la messe aux fidèles que n'effrayèrent jamais ni la guillotine, ni les rabatteurs de Fouquier, ni les porteurs d'ordres des Comités révolutionnaires. Chose étonnante, pas un jour, pas une heure, même aux plus terribles époques de la Terreur, les secours religieux ne firent défaut à ceux qui les invoquaient. C'était le temps où l'évêque d'Agde, déguisé en marchand des quatre-saisons, la barbe longue, portant les sacrements sous sa carmagnole, courait Paris, officiant et confessant dans les greniers, dans les soupentes, dans les arrière-boutiques; rue Neuve-des-Capucins, on disait la messe dans une chambre, au-dessus même du logis qu'habitait le terrible conventionnel Babœuf!
LE PETIT-PONT ET LES TOURS DE NOTRE-DAME
Eau-forte de Meryon.
Du fond de son cachot, où il relevait le courage des détenus—(«Il les empêche de crier», disait Fouquier-Tinville)—l'abbé Emery, supérieur de Saint-Sulpice, n'avait-il pas organisé dans les prisons de Paris un service de religieux desservant toutes les sinistres geôles, déguisés en commissionnaires, en marchands d'habits, en blanchisseurs, en commis marchands de vins? Jusque sur le chemin de l'échafaud, les malheureux que l'on menait au supplice rencontraient les secours de la religion. Sur le sinistre parcours des charrettes, à certaines fenêtres indiquées par avance, des prêtres apostés envoyaient aux condamnés l'absolution in extremis.