La Conciergerie ouvrait sa porte cintrée, défendue par un triple guichet, au fond de l'étroite et sinistre petite cour aux pavés verdis par l'humidité, qui s'étend à droite du grand escalier du Palais de Justice.

Les neuf marches qui la mettent au niveau de la Cour du Mai furent gravies par tous les condamnés de la Révolution. La Reine et Charlotte Corday, Madame Élisabeth et la veuve d'Hébert, le vertueux Bailly et Madame du Barry, Fouquier-Tinville et M. de Malesherbes, Danton, Robespierre, Camille Desmoulins, l'abbesse de Montmartre, Madame de Monaco et Anacharsis Clootz: les princesses et les conventionnels, les ducs et les hébertistes, les généraux de la République et les «moutons de Fouquier», les plus nobles, les plus purs, les plus braves, les plus fous et les plus misérables franchirent ce seuil sinistre.

Sanson, ses listes de mort en main, attendait en haut de cet escalier, devant les charrettes.

Les tricoteuses et les aboyeurs de guillotine garnissaient les hauts degrés du Palais et se penchaient, hurlant, vomissant l'injure, et souvent jetant des ordures sur ces pauvres gens qui allaient mourir. La lugubre toilette des condamnés avait été faite dans la rotonde où était installé le concierge, près de la petite salle aux murs blanchis à la chaux où le greffier enregistrait l'arrivée des nouveaux venus; là Sanson venait donner décharge des malheureux qu'on lui livrait.

Le fauteuil du greffier et sa table chargée de registres occupaient environ la moitié de cette pièce étroite. Des tablettes placées le long du mur supportaient les hardes laissées par les condamnés, leurs pauvres souvenirs, les cheveux qui leur avaient été coupés; une grille en bois séparait cette chambre de l'arrière-greffe, où les moribonds attendaient pendant les longues heures qui séparaient la condamnation de l'exécution; si bien que les entrants pouvaient causer avec ceux dont le bourreau allait prendre possession. Des chiens féroces venaient flairer et reconnaître les détenus, pendant que des amis, des parents, tâchaient d'obtenir de la pitié des geôliers quelques nouvelles des êtres chers que renfermait la sinistre prison.

LA SAINTE-CHAPELLE EN 1875.
Eau-forte de Toussaint.

«Le jour de mon entrée, écrivait Beugnot dans ses Mémoires, deux hommes attendaient l'arrivée du bourreau. Ils étaient dépouillés de leurs habits et avaient déjà les cheveux épars et le col préparé. Leurs traits n'étaient pas altérés. Soit avec ou sans dessein, ils tenaient leurs mains dans la posture où ils allaient être attachés et s'essayaient en des attitudes fermes et dédaigneuses. Des matelas étendus sur le plancher indiquaient qu'ils y avaient passé la nuit, qu'ils avaient déjà subi ce long supplice.

«On voyait, à côté, les restes du dernier repas qu'ils avaient pris. Leurs habits étaient jetés çà et là, et deux chandelles qu'ils avaient négligé d'éteindre repoussaient le jour pour n'éclairer cette scène que d'une lueur funèbre.»

Il faut lire, dans les centaines de «Souvenirs de prison» qui parurent dès la chute de Robespierre, ce qu'était l'existence des prisonniers, manquant de tout, dévorés de vermine, brutalisés par les gardiens ivres ou féroces, et il faut voir la sinistre cour où ils venaient respirer, étroit triangle de terrain compris entre les murs de la prison et la Cour des femmes; mais, avantage inappréciable, une simple grille de fer séparait ces deux cours. On pouvait se «regarder», se parler, échanger le suprême baiser d'adieu, les dernières tendresses.