Au-dessus de ces cachots et reliée à eux par un étroit escalier en pas de vis, se tenait l'audience publique du terrible Tribunal révolutionnaire. Chose bizarre, les documents manquent presque totalement sur ce coin passionnant du Palais, où de si grands drames se jouèrent.

Seul tableau de Boilly—Le Triomphe de Marat—figurant au musée de Lille, nous montre l'entrée du Tribunal Révolutionnaire.

«L'Ami du peuple», après son acquittement, sort triomphalement de la salle, frénétiquement acclamé par son escorte habituelle d'aboyeurs et de fidèles!

Dans le fond, entre deux piliers, au-dessous d'un bas-relief représentant la Loi, s'ouvre une sorte d'avant-corps en planches, avec cette inscription: «Tribunal Révolutionnaire!»—C'est là!

La salle où furent jugés la Reine, les Girondins et Madame Roland s'appelait salle de la Liberté. Dans l'autre salle, dite salle de l'Égalité, comparurent Danton, Camille Desmoulins, Westermann, Hébert et Charlotte Corday. Les fenêtres donnaient sur le quai de l'Horloge, et la tradition rapporte que les éclats de la puissante voix de Danton parvenaient durant son procès par les croisées ouvertes jusqu'à la foule anxieuse massée de l'autre côté de la Seine.

LE TRIOMPHE DE MARAT.
Fragment d'un tableau de Boilly. (Musée de Lille.)

Les derniers travaux exécutés dans cette partie du Palais de Justice ont, hélas! tout bouleversé, tout modifié, et du greffe de Richard et de Bault, qui aurait dû rester à jamais sacré, de cette unique issue de la Prison où il se fit de si terribles et déchirants adieux, de cette antichambre de la Mort dont tous les condamnés de tous les partis foulèrent les dalles, rien ne subsiste aujourd'hui!

Les vandales administratifs en ont fait la «Buvette du Palais». On y débite de la viande froide, de la bière et de la limonade. On y a installé un téléphone et un «percolateur à café»! De maigres fusains s'étiolent dans la petite cour étroite et sombre qui a vu tant d'illustres agonies! Immane nefas, répétait Paul-Louis Courier.

Derrière le Palais de Justice s'élevait autrefois la délicieuse place Dauphine, où se firent les premières «Expositions publiques de la Jeunesse», composées d'œuvres d'artistes n'appartenant pas aux Académies officielles.—Le Musée Carnavalet possède un bien amusant dessin au crayon signé «Duché de Vancy» et daté de mai 1783, qui porte cette inscription manuscrite: «Vue pittoresque de l'Exposition des tableaux et dessins, place Dauphine, le jour de la petite Fête-Dieu». Le dimanche de la Fête-Dieu, en effet, «lorsqu'il ne pleuvait pas», les artistes avaient licence—dans la matinée—de soumettre leurs ouvrages au public; s'il pleuvait—et c'était le cas en 1783—la fête était remise au jeudi suivant: les tableaux étaient exposés dans l'angle nord de la place, sur des tentures blanches apposées par les soins des commerçants sur la façade de leurs boutiques, et l'exposition se prolongeait jusque sur le pont, face à la statue du bon Henri IV. Oudry, Restout, de Troy, Grimoud, Boucher, Nattier, Louis Tocqué et enfin Chardin y ont accroché leurs œuvres. Dans une excellente étude consacrée aux Expositions de la Jeunesse, M. Prosper Dorbec précise l'apport de Chardin à cet éphémère «Salon» de la place Dauphine; en 1728, Chardin, âgé de vingt-neuf ans, y figure avec deux chefs-d'œuvre, la Raie et le Buffet, qui sont aujourd'hui deux des gloires de l'École française au Musée du Louvre.