C'était alors le rendez-vous de tous les beaux esprits: Madame du Châtelet y trônait. Voltaire y habitait, et l'hôtel Lambert rayonnait sur Paris ébloui.
Puis vinrent les mauvais jours, les chefs-d'œuvre de Le Sueur furent vendus, la plupart émigrèrent au Louvre, et de l'œuvre de ce grand peintre il ne reste guère à l'hôtel Lambert qu'une grisaille placée sous un escalier et quelques rares panneaux répartis çà et là.
Enfin—déchéance suprême—l'hôtel fut occupé par des fournisseurs de lits militaires: les fines sculptures, les peintures somptueuses, les arabesques dorées, disparurent sous une épaisse poussière blanchâtre provenant des cardes de laine. Dans la grande galerie que décorèrent si somptueusement Le Brun et van Opstaël, des matelassières installèrent leurs tréteaux et des équipes de femmes se mirent à coudre des toiles grossières.
Plus tard le prince Czartorisky acquit cette noble demeure et la sauva de la ruine.
LA POMPE NOTRE-DAME.
Meryon.
En aval de l'hôtel Lambert, s'élève le pont Marie, au pied duquel atterrissait le fameux coche d'eau d'où descendit pour la première fois à Paris, le 19 octobre 1784, un tout jeune homme pâle, au front volontaire et qui ouvrait de grands yeux profonds sur l'horizon de l'immense Ville: c'était Bonaparte, élève de l'école de Brienne, qui venait continuer ses études à l'École militaire, et la première vision que le futur César eut de ce grand Paris qui devait l'acclamer, fut le chevet de Notre-Dame, la vieille et admirable Notre-Dame, la Notre-Dame du sacre de Napoléon, qui dut, ce jour-là, 2 décembre 1804, faire abattre dix-huit maisons, afin que la pompe de son Couronnement pût s'y déployer sans obstacle et dans toute sa magnificence!
On rencontre enfin, quai d'Anjou, un des plus beaux hôtels de l'ancien Paris, l'hôtel Lauzun, que la généreuse initiative du Conseil municipal sauva de la destruction, l'hôtel Lauzun avec ses incomparables boiseries, ses vieilles dorures, son glorieux passé, et qui est destiné à devenir le musée du XVIIe siècle[2].
[2] Ce beau projet n'a pu être réalisé. La ville de Paris a renoncé à son acquisition et a rétrocédé l'hôtel au baron Pichon, fils du collectionneur célèbre.
Dans ce vieux quartier de l'île Saint-Louis, au confluent des deux bras de la Seine, les peintres, les écrivains, les poètes ont de tout temps élu domicile: George Sand, Baudelaire, Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Méry, Daubigny, Corot, Barye, Daumier, y firent de longs séjours. Le club des fumeurs de haschich tint ses séances à l'hôtel Lauzun, et la Vierge mutilée qui, du fond de sa niche, à l'angle de la rue Le-Regrattier,—jadis rue de la Femme-sans-Tête,—a vu défiler toute la Pléiade romantique, continuera longtemps encore à recevoir la visite de tous les amoureux du Paris d'autrefois.