BILLET D'ENTRÉE A L'ASSEMBLÉE NATIONALE.
Collection du Musée Carnavalet.
La prison des Carmes est proche, rue de Vaugirard, à l'angle de la rue d'Assas, et le décor est resté intact qui servit à l'horrible drame des égorgements de 1792. On retrouve encore, au pied de l'escalier, le carrelage de la petite pièce où entre deux couloirs, Maillard plaça la chaise et la table qui constituèrent le tribunal sanglant des massacres de Septembre; le balcon, tapissé de plantes grimpantes, par où débouchèrent les malheureux qui tombaient assommés, lardés de coups de pique, ou que l'on «tirait» dans le grand jardin; et l'on peut lire, au premier étage, sur le mur qui porte l'empreinte rouge des sabres dégouttant de sang dont se servirent les tueurs, les signatures des belles prisonnières qui, pendant de longs jours, anxieuses, terrifiées, attendaient chaque soir le fatal bulletin de comparution au Tribunal: Mesdames d'Aiguillon, Terezia Cabarrus-Tallien, Joséphine de Beauharnais. A cette époque, Tallien, suspect lui-même, traînant après lui une meute d'espions, rôdait du soir au matin autour de cette sinistre prison où était enfermée la femme qu'il aimait. Un jour il trouva sur sa table, 17, rue de la Perle, un poignard qu'il reconnut, un bijou d'Espagne familier aux mains de Terezia. C'était un ordre impératif, et le 7 thermidor ce billet lui fut remis «de la Force»: «L'administrateur de police sort d'ici. Il est venu m'annoncer que demain je monterai au Tribunal, c'est-à-dire sur l'échafaud. Cela ressemble bien peu au rêve que j'ai fait cette nuit: Robespierre n'existait plus et les prisons étaient ouvertes... Mais, grâce à votre insigne lâcheté, il ne se trouvera bientôt plus personne en France capable de le réaliser!»
En effet, la belle Terezia, visée particulièrement par le Comité, avait été mystérieusement transférée des Carmes à la Force, c'est de là qu'elle faisait parvenir ce testament de vengeance et de mort. Alors Tallien jura de sauver la Patrie; la Patrie, pour lui, c'était la femme qu'il adorait: fou d'amour et de rage, exploitant contre Robespierre toutes les rancunes, toutes les terreurs, toutes les haines, il passait la nuit et la journée du 8 à préparer cette terrible et tragique séance du 9 thermidor, ce duel à mort entre deux partis. Il en appelait à Fouché, à Collot d'Herbois, comme à Durand-Maillane et à Louchet, à Cambon comme à Vadier, à Thuriot comme à Legendre, à ce qui restait des Dantonistes comme aux éternels trembleurs du Marais, puis bondissait à la tribune un poignard à la main, menaçant Robespierre, nerveux, inquiet, affolé, sentant sa toute-puissance s'effondrer, et obtenait enfin, après une effroyable lutte de cinq heures, ce terrible décret de mise hors la loi qui jetait sous le couteau de Sanson ceux-là mêmes qui, depuis deux ans, avaient fauché la Convention.
En face du Luxembourg, la rue de Tournon où habitèrent Théroigne de Méricourt et Mlle Lenormand; la comtesse d'Houdetot logeait au nº 12, dont l'aspect s'est à peine modifié; s'il revenait errer dans ces parages, Jean-Jacques Rousseau retrouverait, presque intact, le logis de sa grande passion. Voici la rue Servandoni, une sombre et humide ruelle, cachée sous les murs de Saint-Sulpice, où Condorcet trouva pendant la Terreur, chez Mme Vernet, au nº 15, un refuge inaccessible. C'est là qu'il termina,—dans quelles horribles conditions,—son Tableau des progrès de l'esprit humain: Sa femme vivait à Auteuil, elle y faisait des portraits au pastel. Nulle industrie ne prospéra davantage sous la Terreur: «Chacun se hâtait de fixer sur la toile une ombre de cette vie si peu sûre», a dit Michelet. Le 6 avril 1794, son travail achevé, Condorcet, vêtu comme un ouvrier, la barbe longue, le bonnet enfoncé sur la tête, un «Horace» sous le bras et, dans sa poche, le poison libérateur que lui avait préparé Cabanis, s'échappa de chez Mme Vernet. Tout le jour il erra dans la campagne, du côté de Fontenay-aux-Roses; il espérait trouver chez des amis, M. et Mme Suard, un asile qui lui fut refusé. Il passa la nuit dans les bois, puis le lendemain, mourant de faim, l'air égaré, il entra dans un cabaret de Clamart. Il mangeait avidement en lisant son cher Horace. Interrogé, suspecté, il est traîné au district, on le hisse sur une haridelle, et c'est dans cet équipage que ce grand homme fut conduit à la maison d'arrêt de Bourg-la-Reine. Le lendemain, au petit jour, en pénétrant dans le cachot, les geôliers se heurtèrent à un cadavre. Le poison avait terminé cette noble existence de travail, de gloire et de misère.
SOUPERS FRATERNELS DANS LES SECTIONS DE PARIS
les 11, 12 et 13 mai 1793, ou 21, 22 et 23 floréal an II de la République.—Dessin de Swebach-Desfontaines. (Musée Carnavalet.)
Saint-Sulpice dresse au-dessus de ce quartier tranquille ses deux tours inégales sur lesquelles Chappe planta les grands bras de son télégraphe aérien. C'est dans la belle sacristie de cette imposante église, sacristie demeurée intacte avec ses admirables boiseries, que Camille Desmoulins signa au registre des mariages, lorsque, le 29 décembre 1790, il épousa son adorée Lucile Duplessis. Quel roman que ce mariage, aussi Paris s'écrasait-il aux grilles de Saint-Sulpice pour voir défiler le cortège; l'on félicitait les mariés, et l'on acclamait les témoins aux noms déjà populaires: Sillery, Pétion, Mercier et Robespierre. Puis, par la rue de Condé, on remonta déjeuner chez Camille, nº 1, rue du Théâtre-Français (aujourd'hui nº 38, rue de l'Odéon), au troisième étage. C'est là que, le 20 mars 1794, le jour de la mort de sa mère, il fut arrêté, lié comme un malfaiteur, et conduit tout près, au Luxembourg. Le 5 avril Camille était exécuté aux acclamations de ce peuple qui l'avait tant adulé. Lucile le suivit sur l'échafaud à huit jours de distance! Ils avaient juré de s'aimer à la vie, à la mort... L'idylle finit dans le sang.
Autour de Saint-Sulpice, se trouvent la rue Férou, la rue Cassette, la rue Garancière, la rue Monsieur-le-Prince, la rue Madame, aux noms antiques, à l'aspect provincial, muets et dévots quartiers aux allures monastiques et quasi mystérieuses et par cela même pleins d'un charme infini.
On y entend de tous côtés des cloches conventuelles, des sonneries liturgiques; les rares boutiques d'aspect sévère y sont vouées aux commerces religieux: on y trouve des chasubliers, des marchands d'images saintes, de livres et d'orfèvreries d'église. Derrière de longs murs sombres, la fusée de verdure, le panache d'un arbre débordant joyeusement fait songer à de grands jardins abandonnés, très sauvages, pleins de fleurs et d'oiseaux où de pieuses personnes et de vieilles gens se promènent en priant, en rêvant ou en regrettant les temps qui ne sont plus!