PROCESSION DEVANT SAINTE-GENEVIÈVE.
Meunier, fecit. Musée Carnavalet.
J.-J. Rousseau l'y suivit trois ans plus tard, le 11 octobre 1794; son corps ramené d'Ermenonville, sous un berceau d'arbustes en fleurs, aux sons aimables du «Devin du village», avait passé la nuit précédente sur le bassin des Tuileries, transformé pour la circonstance en «Ile des Peupliers». Sans être aussi pompeux que celui de Voltaire, son triomphe fut «celui des âmes sensibles», et «l'homme de la nature» fut inhumé suivant les rites qu'il avait lui-même prescrits. Plus tard, Napoléon peupla le Panthéon avec les mânes d'obscurs sénateurs et de quelques artistes, amiraux et généraux. La seconde République, enfin, a définitivement voué l'édifice au culte des grands hommes, c'est là que par une journée radieuse, le 3 mai 1885, le corps de Victor Hugo fut amené, dans l'humble corbillard des pauvres, aux acclamations d'un peuple immense, après avoir passé une nuit d'apothéose sous l'Arc de Triomphe qu'il avait si noblement chanté. Depuis, Baudin, le Président Carnot, La Tour-d'Auvergne, Émile Zola, y furent inhumés, une admirable décoration, œuvre de nos meilleurs artistes contemporains, garnit les vastes murailles de cette nécropole. Puvis de Chavannes, Humbert, Henri-Lévy, Cabanel, Jean-Paul Laurens y sont noblement représentés, enfin, Edouard Detaille, se surpassant lui-même, a, dans une admirable envolée d'art, évoqué, sur une toile immense, une foudroyante chevauchée des vieux cavaliers de la République et de l'Empire tendant vers l'image rayonnante de la Patrie les étendards ennemis, conquis par leur indomptable héroïsme.
Autour du Panthéon c'était, et c'est encore, un dédale de petites rues tassées et pauvres, peuplées jadis par la clientèle des collèges, si nombreux en ce quartier de la Sorbonne.
La rue des Carmes nous reste comme un parfait spécimen du passé, avec ses maisons dont les murs branlants s'étayent les uns contre les autres, ses façades qui tombent, ses escaliers délabrés; et puis, par-ci par-là, les restes d'une splendeur disparue, l'entrée de deux importants collèges, mués aujourd'hui en repaires de misère, en logis de pauvreté. Étroite et bossuée, la rue des Carmes monte péniblement entre des boutiques aux couleurs délavées par les orages, flétries par la poussière et le vent; et cependant elle reste pleine de charme et de poésie, cette rue minable, couronnée, dans le haut, par la masse auguste du Panthéon, et, dans le bas, encadrant de ses deux lignes de maisons noires, d'hôtels borgnes et de bals-musette, la flèche élégante et fine de Notre-Dame qui se profile à l'horizon sur le ciel clair.
Ce fut à l'angle de cette rue des Carmes et de la rue des Sept-Voies, non loin de l'église Sainte-Geneviève, que Georges Cadoudal sauta—à sept heures du soir, le 9 mars 1804—dans le cabriolet qui devait le conduire à la nouvelle «cache» que lui avaient préparée ses amis chez Caron, le parfumeur royaliste de la rue du Four-Saint-Germain. Georges était étroitement surveillé, toute la police de Paris était sur pied: il est reconnu, poursuivi par des inspecteurs de la Préfecture dont deux bondissent sur lui, à l'angle de la rue Monsieur-le-Prince et de la rue de l'Observance. Il en tue un d'un coup de pistolet au front et blesse le second. Mais la foule ameutée empêche toute fuite, un chapelier du quartier se saisit du proscrit qui est traîné chez le commissaire de police. Son calme, la dignité, l'esprit de ses réponses déconcertaient; comme on lui reprochait d'avoir tué un agent «homme marié, père de famille». «Faites-moi dorénavant arrêter par des célibataires», répliqua-t-il. Après qu'il eut reconnu le poignard saisi sur lui, on lui demanda si la marque gravée sur la lame n'était pas le contrôle anglais. «Je l'ignore, répondit-il, mais je puis assurer que je ne l'ai pas fait contrôler en France!»
Maréchal, del. LE LUXEMBOURG VERS 1790. Bibliothèque Nationale.
Tout près, voici le Luxembourg, palais et prison, le Luxembourg, où Marie de Médicis donna de si belles fêtes, où Gaston d'Orléans bâilla si fort, où la Grande Mademoiselle fronda en soupirant pour le beau Lauzun; où le comte de Provence prépara si habilement, avec M. d'Avaray, sa sortie de France, le même soir que Louis XVI et Marie-Antoinette prenaient si mal leurs dispositions pour ce lugubre voyage qui devait les amener à Varennes, le Luxembourg dont la cour servit de préau aux prisonniers qu'y entassa la Terreur, le Luxembourg d'où Camille Desmoulins écrivit à sa Lucile ces lettres déchirantes où la trace des larmes est encore visible, le Luxembourg où, quelques semaines plus tard, Robespierre était amené comme prisonnier et où, «faute de place», le concierge Hally se refusait à le recevoir, le Luxembourg où le peintre David, après Thermidor, peignait, de son cachot, l'allée ombreuse où il pouvait apercevoir ses enfants jouant au ballon, le Luxembourg de Barras, de Bonaparte, des fêtes du Directoire, le Luxembourg aussi de Nodier, de Sainte-Beuve, de Murger, de Michelet, des étudiants, des travailleurs et de la bohème, des chansons du bon Nadaud et de Mimi Pinson, près de Bullier et de la Closerie des Lilas, et aussi de l'Observatoire et du sinistre mur «tigré de balles», où tomba le maréchal Ney. Partout, toujours ce mélange de gaieté et de douleur, de rires et de sang. C'est que chaque rue, chaque carrefour, chaque maison presque, a vu défiler quelque sombre cortège ou célébrer quelque fête de victoire.
Sur tous ces vieux murs noirs de Paris, des mains de femmes ou d'artistes ont su placer des fleurs ou des cages d'oiseaux, et il n'est si triste ruelle qui ne recèle un peu de poésie et de rêve, des giroflées et des chansons.