Derrière Saint-Étienne-du-Mont, il est un coin presque ignoré des Parisiens: un petit cloître tapi tout contre l'abside de l'église et qui renferme d'admirables vitraux de Pinaigrier, ce grand artiste, qui faisait payer, en 1568, la «Parabole des Conviés», vitrail à trois compartiments, un chef-d'œuvre, qui décore la chapelle du Crucifix, «92 livres 10 sous, y compris l'armature et le treillage en fer».
C'est un des refuges de poésie et de recueillement, si fréquents et parfois si insoupçonnés dans ce grand et bruyant Paris, et quelle inoubliable impression que de quitter le quartier Latin résonnant de rires, de joies et de chansons, pour s'enfoncer dans le petit cloître désert, plein de rêve et de mélancolie, et si proche pourtant de la place du Panthéon, ensoleillée et bruyante où, le 27 juillet 1830, aux applaudissements du peuple et de l'armée, un comédien du théâtre de l'Odéon, Éric Besnard, replaçait l'inscription Aux grands hommes la Patrie reconnaissante sur le beau temple édifié par Soufflot, que la Restauration avait voué au culte de Sainte-Geneviève.
Le Panthéon est certainement le monument parisien qui, le plus souvent, aura été baptisé, débaptisé et rebaptisé. Élevé, à la suite d'un vœu fait par Louis XV, malade à Metz, sur les jardins dépendant de l'antique abbaye de Sainte-Geneviève, il fut construit à l'aide d'une partie des fonds provenant des trois loteries qui, chaque mois, se tiraient à Paris.
Soufflot, dont les plans grandioses avaient été agréés, entreprit ses travaux en 1755; vers 1764, l'édifice commence à se dessiner, et les Parisiens enthousiasmés admirent ces somptueuses constructions qui modifient l'antique silhouette de leur cité. Mais des craquements, des fissures, des tassements se produisent; une folle terreur succède à l'émerveillement: «Le monument va s'écrouler et sa chute entraînera une partie du vieux quartier de la Sorbonne».—On étaye, on remblaie, on solidifie, Paris respire; mais le pauvre Soufflot, désespéré, ne peut survivre à tant de tragiques émotions, il meurt en 1781, sans avoir pu achever son œuvre.
En 1791, l'Assemblée constituante voue au «Culte des Grands Hommes» l'église primitivement dédiée à Sainte-Geneviève, et le corps de Mirabeau y est amené triomphalement «au son du trombone et du tam-tam, dont les notes, violemment détachées, arrachaient les entrailles et brisaient le cœur», dit une relation de l'époque.
Saint-Aubin, del.
LE PANTHÉON EN CONSTRUCTION.
Le Grand Tribun ne devait faire au Panthéon—c'était le nom nouveau de l'église désaffectée—qu'un court séjour, car le 27 novembre 1793, sur la proposition de Joseph Chénier, et après avoir étudié les pièces trouvées dans l'armoire de fer, pièces qui ne laissaient aucun doute sur la «grande trahison du comte de Mirabeau», la Convention, «considérant qu'il n'y a pas de grand homme sans vertu, décrète que le corps de Mirabeau sera retiré du Panthéon et que celui de Marat y sera inhumé.» La sentence fut exécutée nuitamment, et le «vertueux» Marat remplaça Mirabeau,—pas pour longtemps, toutefois,—car, quelques mois plus tard, le corps de Marat, «dépanthéonisé» à son tour, fut jeté à la fosse commune du petit cimetière Saint-Étienne-du-Mont. Voltaire et Rousseau connurent plus tard les honneurs du triomphe. Le corps de Voltaire, après avoir passé la nuit sur les ruines de la Bastille, avait été amené au Panthéon sur un char triomphal, escorté par cinquante jeunes filles, habillées à l'antique par les soins de David, et par les artistes du Théâtre-Français en costumes de scène. Les filles et la veuve de l'infortuné Calas marchaient derrière, près du drapeau déchiré de la Bastille. Pour faire de cet enterrement une fête inoubliable, on avait tout prévu, sauf le temps. Un affreux orage s'abattit sur le cortège: Mérope, Lusignan, les Vierges, Brutus et les délégations de la Politique, des Arts et de l'Agriculture, trempés jusqu'aux os, crottés et lamentables, durent s'empiler dans des fiacres ou s'abriter sous des parapluies.
C'est ainsi que, le 12 juillet 1791, Voltaire fit son entrée au Panthéon!