Tout proche, voici la rue Clovis, où s'élevait autrefois l'abbaye de Sainte-Geneviève, dont la tour carrée existe encore et fait regretter le reste; la rue Clovis où l'on retrouve décrépit, tombant de vétusté, comme enseveli sous les plantes grimpantes, les lichens, les lierres, les sauges et les mousses, un gros pan de mur d'aspect sauvage, un reste de l'enceinte de Philippe-Auguste, cette ceinture de pierres, de grosses tours hautes et solides, derrière laquelle, pendant des siècles, les maisons, les palais, les collèges, les églises, les abbayes s'entassèrent, se serrant les unes contre les autres. L'église Saint-Étienne-du-Mont ouvre son élégant portail, à quelques mètres de la rue Clovis. D'illustres morts y furent inhumés: Pascal, Racine, Boileau. Un crime s'y commit:

Le 3 janvier 1858, le premier jour de la neuvaine de Sainte-Geneviève, dont les reliques reposent dans une des chapelles latérales de l'église, des cris affreux retentirent. «On vient d'assassiner Monseigneur», et bientôt un homme pâle, vêtu de noir, les mains rouges de sang, apparut sur la place, traîné par des agents qui venaient de l'arrêter. Il se nommait Verger; la juridiction épiscopale lui avait interdit d'exercer plus longtemps son ministère sacerdotal et, pour se venger, le détraqué avait planté son couteau dans le cœur de Monseigneur Sibour, archevêque de Paris!

RUE CLOVIS EN 1867.
Dessin de A. Maignan.

C'est aux premiers jours de janvier qu'il faut venir voir cette charmante église:

Une sorte de petite foire religieuse se tient devant le porche.—Toute une librairie liturgique se débite sous des parapluies semblables à ceux qui, jadis, abritaient les marchands d'oranges,—Rosiers de Marie, Miracles de Lourdes, Précis des Neuvaines, Actes de foi, Actes de contrition, Vie des Saints, Glorifications de Bienheureux; on y vend des chapelets, des images saintes, des cartes postales dévotes, des rituels orthodoxes, des médailles, des scapulaires—malheureusement ces objets valent plus par le sentiment qui s'y rattache que par leur valeur artistique.—Cela forme un délicieux tableau parisien dans un des plus jolis décors de la grande Ville.

Au bout de la rue Clovis, se rencontre la rue du Cardinal-Lemoine où le peintre Le Brun possédait une ravissante demeure, encore debout au nº 49, tapissée de lierre et de chèvrefeuille, à deux pas du collège des Écossais,—actuellement «Institution Chevallier»,—converti, comme la plupart des maisons d'éducation, en prison pendant la Terreur. Saint-Just y fut amené, après avoir été mis hors la loi, le 9 thermidor, et ses amis vinrent l'y chercher à huit heures du soir, ainsi que son collègue Couthon, enfermé au Port-Libre (l'ancien couvent de Port-Royal). L'on se représente facilement, sur ces pentes raides de la rue Saint-Jacques, les gendarmes courant autour du siège mécanique que faisait mouvoir fiévreusement, à l'aide de manivelles, l'impotent Couthon, se rendant à l'Hôtel de Ville, lancé à toute vitesse sur ces durs pavés, entouré de sectionnaires affolés, parmi les clameurs, l'appel aux armes et le bruit du tocsin, sous des trombes d'eau, en plein orage,—cet orage qui, dispersant les bandes Robespierristes campées autour de l'Hôtel de Ville, permit aux troupes de la Convention d'envahir sans résistance la Maison Commune.

Une heure plus tard, Robespierre avait la mâchoire fracassée par la balle de Merda, son frère se jetait par la fenêtre, Lebas se suicidait, Saint-Just, hautain et impassible, se laissait arrêter sans mot dire, Couthon, aux jambes mortes, était lancé sur un tas d'ordures, puis, inerte et sanglant, tiré par les pieds jusqu'au parapet du quai, «il faisait le mort». «—Jetons-le à l'eau, hurlèrent des voix féroces.—Pardon, citoyens, murmura Couthon, mais je vis encore». Alors on le réserva pour l'échafaud.