C'est sous trois arcades de cette galerie Odéonesque qu'en 1873 s'installa bien modestement le très aimable éditeur Ernest Flammarion, associé avec Ch. Marpon. Travailleurs infatigables, bienveillants et spirituels, ils épuisaient des trésors d'ingéniosité pour faire tenir dans un trop petit espace tous les beaux et bons livres qu'ils aimaient si fort et qu'ils savaient si bien faire aimer.
RUE DE L'ÉCOLE DE MÉDECINE EN 1866.
Ancienne rue des Cordeliers.
(C'est dans la maisonnette qui suit la maison à tourelle que Marat fut assassiné.)
Dessin de A. Maignan.
Mais bientôt les trois arcades furent vraiment insuffisantes, et progressivement, l'infatigable Flammarion envahit deux des côtés du vaste monument, avant de conquérir Paris et d'y installer tant de librairies. Il avait ses fidèles: un vieil amateur peu fortuné lui a avoué avoir lu entièrement à l'étalage L'Origine des Espèces, de Darwin (450 pages)!
D'autres clients moins scrupuleux ont parfois emporté le volume commencé, mais le bon Flammarion a pour ces «distraits» des trésors d'indulgence: «Le désir de s'instruire l'emporte sur leur délicatesse!» murmure-t-il en manière d'excuse, et il passe philosophiquement, avec un sourire indulgent, ces modestes larcins aux profits et pertes!
Par la rue de l'École-de-Médecine, en passant devant le Musée Dupuytren qui fut autrefois le réfectoire du couvent des Cordeliers, nous gagnons le boulevard Saint-Germain, dont la percée supprima tant de précieux souvenirs: le logis où fut assassiné Marat, le collège Mignon et l'abbaye de Saint-Germain, dont la façade s'ouvrait devant cette suite de vieilles maisons aux étranges pignons qui ont, jusqu'à présent, échappé aux ingénieurs. Ces maisons sinistres ont entendu les cris des victimes des massacres de Septembre; elles furent éclairées par le reflet des quatre-vingt-quatre pots à feu que fournit le sieur Bourgain, chandelier du quartier, afin que les familles des massacreurs et les amateurs de beaux spectacles pussent venir contempler l'ouvrage;—les boutiquiers du quartier, témoins bienveillants, donnaient des détails.—Elles ont vu Billaud-Varennes, féliciter les «travailleurs» et leur distribuer des bons de vin. Elles ont vu sortir Maillard, dit Tape-Dur, qui, sa besogne faite, les mains croisées derrière les pans de sa longue redingote grise, regagnait paisiblement sa demeure comme un bon employé sortant de son bureau, en toussant, car il avait la poitrine délicate.
Ce sont, avec le presbytère actuel, les seuls témoins qui restent de cette épouvantable tuerie.
Tout près de là s'ouvrait autrefois le passage du Commerce, où retentirent les crosses de fusils des sectionnaires qui, au petit jour, vinrent arrêter Danton pour le conduire au Luxembourg; il est facile de s'imaginer ce que dut être cette heure de terreur, d'affolement, de stupéfaction. Arrêter Danton! le Titan de la Révolution, celui dont la formidable éloquence avait fait sortir de terre quatorze armées! le Danton du 10 août, Danton jusqu'alors intangible. Ce même matin, les porteurs d'ordre du tribunal avaient incarcéré Camille Desmoulins, si cruellement spirituel; le Camille du Palais-Royal, de la Lanterne, des Révolutions de France et du Brabant, du Brissot dévoilé; le Camille enfin du Vieux Cordelier, ce chef-d'œuvre d'esprit et de courage où il osa parler de clémence à Robespierre et de respect humain à l'ignoble Hébert! Sur l'emplacement de la maison de Danton s'élève aujourd'hui la statue du tribun; nous regrettons la maison[3].