L'Institut est tout proche, mais ce n'est pas un jour ordinaire qu'il convient de tenter la silhouette de l'ancien Collège des Quatre-Nations; c'est un jour de grande séance, un jour de réception sensationnelle, alors que les jolies toilettes des plus élégantes Parisiennes y frôlent les habits verts des Académiciens. D'un côté, la beauté, le charme, la grâce; de l'autre, les plus nobles intelligences, les plus illustres noms de la Littérature, des Arts, des Sciences. C'est la grande fête intellectuelle de la France dans l'un des plus jolis décors de Paris.
Mais le document presque inconnu c'est en haut des interminables escaliers de l'Institut qu'il faut aller le chercher, dans les combles mêmes du palais, en visitant les étroites logettes où l'on renfermait jadis les candidats au prix de Rome pour le concours de musique.
LA FAÇADE DE L'INSTITUT
D'après un original de l'époque révolutionnaire. Musée Carnavalet.
Dans ces chambrettes, que refuseraient les somptueux prisonniers de Fresnes-les-Rungis, sur ces tristes murs décrépits, les plus beaux talents de notre école moderne ont laissé trace de leurs passages: musique, vers, dessins, pensées d'ordres variés. Je n'oserais, je l'avoue, reproduire, même expurgés, les grafiti que la rage d'être enfermés sous clef, loin du pavé de Paris, loin des amis... et des amies, ont inspiré à ces charmants artistes. Saint-Saëns rougirait certainement, la grande ombre de Bizet serait troublée, notre illustre et spirituel Massenet renierait sûrement ses vigoureuses apostrophes, et je serai discret,—n'importe..., c'est bien amusant, bien drôle, bien gaulois.
Entre l'hôtel des Monnaies et le lion-caniche de l'Institut (à l'abri duquel, si nous en croyons ses joyeux mémoires, Alexandre Dumas contribua si vaillamment au triomphe de la Révolution de 1830), s'enfonce une petite place d'aspect provincial; Madame Permon, mère de la future Madame Junot, Duchesse d'Abrantès, y habita jusqu'à la Révolution. C'est dans cet hôtel, à l'angle de gauche, au troisième étage, dans une petite pièce mansardée, que logeait—s'il faut en croire ses mémoires—Bonaparte pendant ses très rares sorties de l'École militaire. Les belles boiseries sculptées sont encore aux murs du salon situé au rez-de-chaussée et donnant sur la Seine, où le futur César venait conter ses espoirs; et la cheminée de marbre est toujours à la même place, il y faisait sécher ses grosses bottes rapiécées et qui «fumaient beaucoup», nous apprend cette bavarde Madame d'Abrantès. Ainsi, tout en rêvant, le petit sous-lieutenant pouvait de la fenêtre voir en face de lui le palais d'où, pendant tant d'années, il devait régler en conquérant les destins du monde ébloui.
Devant l'Institut s'ouvre le Pont des Arts. La vision y est féerique: c'est la Seine, le plus gai, le plus mouvementé des fleuves, encombrée par l'incessant va-et-vient des bateaux-mouches, des remorqueurs, des chalands, des barques; le ciel gris ou bleu s'y reflète et ses eaux coulent majestueusement entre deux quais verdoyants, couronnés par les boîtes des bouquinistes et habités par la plus pittoresque des populations.
LES CARDEUSES DE MATELAS
Eau-forte de A. Lepère.