LE PONT-NEUF VERS 1855.
D'après une aquarelle de Th. Masson. Musée Carnavalet.
La maison voisine fut autrefois le restaurant Magny, chez qui se donnèrent ces célèbres dîners dont Goncourt parla si souvent dans ses Mémoires et qui réunissaient Renan, Sainte-Beuve, George Sand, Flaubert, Théophile Gautier, Gavarni et tant d'autres.
Tout proche et faisant communiquer la rue Mazarine, où jouèrent Molière et sa troupe, avec la rue de Seine, traversons le passage du Pont-Neuf, élevé sur l'ancienne entrée du théâtre, et où Zola plaça son terrifiant roman Thérèse Raquin.
Que voici donc un coin typique, sordide, noir et puant, mais étrangement pittoresque, avec ses marchands de pommes de terre frites et ses mouleurs italiens. Les boutiques qu'il contient semblent dater d'un autre âge; une seule était encore achalandée il y a quelques mois, celle du marchand de papier à dessin. Le maître Bonnat nous racontait y avoir acheté son «papier Ingres», alors qu'il était élève dans cette École des Beaux-Arts dont il est aujourd'hui le très éminent Directeur. La boutique était restée la même depuis soixante ans et la marchande assurait que les «tortillons à estomper, qu'elle y débitait, étaient identiquement ceux dont se servait Monsieur Flandrin». Devant nous, l'Institut, dont il nous est impossible de longer l'interminable mur noir qui le ferme du côté de la rue Mazarine, sans songer à ce douloureux passage de la préface du Fils Naturel, où Dumas fils, racontant son enfance, évoque le souvenir du retour de la première représentation, à l'Odéon, de Charles VII chez ses grands vassaux, le 20 octobre 1831.
La soirée avait été houleuse et le succès plus que douteux. C'était donc la continuation de la misère. Alexandre Dumas avait de lourdes charges à supporter: sa mère, un ménage, un enfant; il fallait vivre et faire vivre les autres avec les modestes appointements que lui rapportait sa place d'employé à la liste civile de M. le duc d'Orléans. Il doutait non pas de lui, mais de son étoile; et Dumas fils revoyait toujours la grande ombre de son père se profilant sous un coup de lune sur ce mur humide et mélancolique de l'Institut, et lui, craintif, devinant les angoisses paternelles et s'efforçant de suivre, avec ses petites jambes de huit ans, les grandes enjambées du bon géant!
En 1791, Madame Roland logeait à l'hôtel Britannique, rue Guénégaud; elle y tenait «salon politique»! Quel plaisir pour la petite Manon de montrer à tout ce quartier du Pont-Neuf où s'était écoulée son enfance, qu'elle était devenue une «dame» et recevait des gens en vue. Brissot, Buzot, Pétion, Robespierre, Danton lui-même, prenaient plaisir à venir entre deux séances causer chez cette aimable femme; et j'imagine que ce qui les attirait, c'était le charme de cette jolie Parisienne plus que les vertus de l'austère Roland qui devait être bien ennuyeux! C'est là que, le 21 mars 1792, Dumouriez vint sonner à la porte de Roland pour lui annoncer: «Vous êtes Ministre», et quelques jours plus tard la petite Manon du quai des Lunettes s'installait triomphalement à l'hôtel de Calonne: c'était hélas pour elle le chemin de l'échafaud!
LE PONT-NEUF EN 1889.
Saffrey, del.