La plupart du temps les malheureux animaux privés d'air, de lumière, enfermés dans d'horribles cages étroites et puantes, se mouraient lentement de consomption; ils se familiarisaient très vite avec ceux qui passaient des semaines entières à les étudier et leurs grosses têtes se frottaient câlinement contre les épais barreaux des cages, pendant que leurs yeux lumineux se faisaient doux et presque tendres.

Souvent encore c'était à la ménagerie des reptiles, un vieux bâtiment croulant de vétusté, que nous allions, écoliers curieux et fureteurs, passer de longues heures, épiant les caméléons, contemplant les boas, essayant de faire tressaillir les crocodiles endormis, et qui paraissaient déjà empaillés! Que de souvenirs dans ce vieux et charmant Jardin des Plantes, un des rares «Coins de Paris» demeuré à peu près intact!

A côté, l'ancienne maison de Cuvier ne semble guère solide et s'effriterait peut-être sans le réseau de plantes qui l'enserre: les lierres, les aristoloches, les chèvrefeuilles, les lianes de toutes sortes l'ont comme caparaçonnée de verdure. Ce sont des nappes, des cascades d'un vert lustré et brillant à la fois: un bouquet de feuilles dans un jardin.

Derrière le Jardin des Plantes, voici la Salpêtrière, aux murs sinistres, la Salpêtrière des massacres de Septembre, la Salpêtrière d'où s'évada si facilement Mme de Lamotte après sa condamnation; avec ses grands jardins et ses affreux préaux entourés de grilles où l'on enferme «les femmes plus folles que les autres» disait de Goncourt; la Salpêtrière enfin, dont le dôme, visible de partout, domine comme un phare de misère tout ce quartier qu'empuantit la Bièvre, la triste Bièvre huileuse, striée par tous les acides des tanneries, ensanglantée par les peaux de moutons fraîchement écorchés qui y trempent; qui coule misérable et sordide, au milieu des échoppes, des amidonneries, des peausseries, après avoir traversé les jardinets de Gentilly, et s'être donné, dans le quartier de la Fontaine-à-Mulard, l'illusion de la vraie campagne.

Il est loin le temps où cette rivière infortunée baignait des prairies verdoyantes et voyait les saules se mirer dans ses eaux claires. Domptée, domestiquée, soumise à toutes les besognes, elle roule, puante et sale, accaparée sans trêve par les tanneurs, les corroyeurs, les mégissiers, les teinturiers! Pour la suivre dans ses détours, il faut monter rue du Moulin-des-Prés, puis s'engager rue de Tolbiac. Là, par une porte grillée elle pénètre dans un corridor sombre et lugubre, d'où elle ne sortira que pour glisser en une sorte de canal sinistre, entre de noires usines à l'aspect farouche. De place en place, le long des maigres berges, quelques blanchisseuses ont placé leurs tonneaux au ras de cette eau et chantent en battant le linge, ou de misérables gamins tentent la pêche illusoire de quelque poisson égaré dans ce ruisseau méphitique. Puis la Bièvre disparaît à nouveau sous terre pour ne reparaître qu'à la rue des Gobelins. Ici, tout au moins, se retrouvent quelques traces d'un glorieux passé. Les vieilles maisons d'autrefois sont restées debout. Mais combien transformées! Les usiniers et les commerçants, après avoir asservi la rivière, ont acquis les hôtels qui la bordent.

Des bureaux, des entrepôts, des resserres à cuir ont envahi les nobles logis du XVIe siècle, et la Bièvre circule comme honteuse au milieu de pauvres jardins déchus, comme elle, de leur antique splendeur.

Puis ce sont encore des usines, des corroiries, des peausseries, des coins noirs, toujours puants et sordides, où des milliers de peaux de lapins suspendues dans l'air, racornies et séchées, s'entrechoquent avec des claquements de bois. Jusqu'au bout, la malheureuse rivière, traquée, utilisée, torturée, nettoie des peaux sanglantes, meut de lourdes roues, ou lave d'étranges détritus, au milieu d'une odeur de barège. Enfin, elle vient s'ensevelir sous le boulevard de l'Hôpital, dans de nauséabonds trous noirs.

LES TANNERIES SUR LA BIÈVRE.
Eau-forte de Martial.