Mais avant la chute finale, la Bièvre voit le jour presque pour la dernière fois dans une ruelle bizarre, étonnante, l'une des plus étranges de cet étrange quartier: la ruelle des Gobelins. Elle coule, teinte en rouge, en vert, en jaune, au milieu de maisons rapiécées, lépreuses, misérables, hors d'aplomb, dans une odeur d'ammoniaque. Cependant, près de ces taudis, parmi des monceaux de tan, à côté de fosses où macèrent des peaux de bêtes écorchées, un bijou sculpté surgit comme un rappel de beauté, un vestige de splendeur passée: les restes sculptés d'un adorable pavillon Louis XV dont M. de Julienne avait fait un rendez-vous de chasse, et ce paradoxe charmant, cette fleur de pierre jetée au milieu de cet amas de hideurs n'est pas l'une des moindres surprises de ce stupéfiant quartier.
Cependant, à quelques mètres de cette sentine, les artistes de la Manufacture des Gobelins ont disposé leurs jardins de travail et d'études, où éclatent la pourpre, l'or et l'azur des plus jolies fleurs de France qui, habilement distribuées, jettent un tapis de couleurs exquises et fulgurantes dans ce triste et sombre pays de misère.
Aux confins de la ville se rencontre la Butte-aux-Cailles, un vaste terrain inculte, triste et morne qui, jusqu'en 1863, fut une sorte de fraîche campagne avec des moulins et des fermes. C'est aujourd'hui un quartier de dur labeur où des tribus de chiffonniers trient les épaves de Paris; à l'angle de la ruelle des Peupliers, des marchands de bûches ont établi leurs cabanes, et des masures se dressent dans des rues étranges construites avec des débris d'autres rues.
Jadis, ces vastes espaces n'étaient que jardins et cultures maraîchères arrosés par la Bièvre.
Dans un livre charmant, un peu oublié aujourd'hui, Alfred Delvau nous dit ce qu'étaient, sous Louis-Philippe, le faubourg Saint-Marceau, la Butte-aux-Cailles, la rue Croulebarbe et aussi la rue du Champ-de-l'Alouette où fut assassinée la «Bergère d'Ivry», un crime étrange qui bouleversa Paris en 1827: un garçon marchand de vin, Honoré Ulbach, y poignarda une jeune fille, Aimée Millot, gardeuse de chèvres, populaire à Ivry. On la voyait chaque jour avec un grand chapeau de paille sur la tête et un livre à la main surveillant les chèvres de sa maîtresse; on l'appelait la Bergère d'Ivry—en 1827, il y avait encore des bergères à Paris.
Le procès qui s'ensuivit et se termina par la condamnation à mort d'Ulbach—un malheureux fou—passionna la ville entière: il s'agissait d'amour et de jalousie; la victime avait dix-neuf ans, elle était sage et bergère; les femmes «maudissaient l'assassin tout en le plaignant peut-être», nous disent les journaux de l'époque, et du coup la girafe, récemment arrivée au Jardin du Roi, fut délaissée pour le drame d'Ivry.
Le 27 juillet, Ulbach était condamné à mort, et le 10 septembre 1827, à quatre heures du soir, il montait sur l'échafaud dressé place de Grève!
LA BIÈVRE VERS 1900.—BIEF DE VALENCE.
Schaan, pinxit. Musée Carnavalet.