Ces mœurs bourgeoises, que l'on peut caractériser d'un mot en disant qu'elles étaient «dix-huit-cent-trente», ont survécu à la Révolution de 1848 & persisté jusqu'au Second Empire, où l'extension des chemins de fer, l'afflux des étrangers, les grandes entreprises industrielles & commerciales, la prospérité croissante, le souci du confort & du luxe, la vie publique plus active, la concurrence plus âpre, la lutte pour la vie plus acharnée ont enfanté les mœurs actuelles! Transformation surprenante à laquelle n'a pas peu contribué la création d'un nouveau Paris sur les ruines de l'ancien. Que de fois je me suis félicité d'avoir, dès l'âge de quinze ans, donné pour but à mes flâneries des jours de congé la recherche dans les vieux quartiers aujourd'hui éventrés, morcelés, disparus, des moindres vestiges du passé, comme si j'avais prévu qu'à bref délai ils seraient mis en poussière par la pioche du démolisseur!
HÔTEL DE VILLE EN 1838.
Lithographie de Engelmann.
Le Paris de Louis-Philippe était, à peu de chose près, celui de la Révolution & du Premier Empire. Chaque pas y réveillait des souvenirs dont on n'était guère préoccupé en mon jeune temps, le Romantisme étant tout au Moyen Age & à la Renaissance, & plus curieux de la Saint-Barthélemy que des massacres de Septembre. Il regardait tendrement la vieille tourelle d'angle de la place de Grève, & ne donnait pas un coup d'œil sur la même place à l'enseigne où fut accroché le malheureux Foulon. Il déplorait la disparition de la Porte Barbette qui vit le meurtre de Charles d'Orléans, & n'allait pas voir, à trois pas de là, rue des Ballets, la borne où fut décapité le cadavre de Madame de Lamballe. Peintres, romanciers, poètes, historiens dédaignaient ces localités encore chaudes du drame révolutionnaire dont ils prétendaient retracer quelques épisodes. Ary Scheffer veut nous montrer l'arrestation de Charlotte Corday. Il n'a garde de consulter les documents très précis qui la feraient revivre à ses yeux & aux nôtres, avec son visage, son attitude & jusqu'à sa toilette. Il ne songe même pas à aller rue des Cordeliers, visiter le logement de Marat, encore intact, jusqu'à son cordon de sonnette! Et il nous offre une Charlotte de son cru, toute de chic, qui a l'air d'une femme de chambre arrêtée par le concierge, au moment où elle sort, ayant sur le dos la robe de sa maîtresse!
Alfred de Vigny, dans son Stello, est aussi peu soucieux de l'exactitude des localités que de celle des faits. Il dresse l'échafaud d'André Chénier, «sur la place de la Révolution»! après l'y avoir conduit dans une charrette chargée de plus de «quatre-vingts victimes!! dont quelques femmes avec leurs enfants à la mamelle»!!!
Et ainsi des autres!
Mieux avisé, je n'ai pas dédaigné ces vieilles pierres, humbles témoins de si grands faits, & grâce à elles j'ai revécu la Révolution sur place. Elles étaient condamnées à disparaître. On ne fonde une ville nouvelle que sur les débris de l'ancienne, & il est bien difficile de concilier les exigences du présent avec le culte du passé. D'ailleurs, la plupart de ces vieilleries, celles mêmes qui pouvaient être sauvées, feraient triste mine au milieu des splendeurs de la ville actuelle. Ce qui me fâche, c'est de constater qu'on les a remplacées quelquefois de façon à les faire plutôt regretter.
Ainsi, par exemple, la Cité! La démolition de ses masures, de ses ruelles sinistres, n'a pu chagriner que les enragés de pittoresque ou les admirateurs des Mystères de Paris. Mais il faut bien avouer que Notre-Dame avait, dans son vieux parvis, plus grande allure qu'à l'extrémité de ce grand désert, où elle semble poser bêtement pour le photographe, entre le vide de la rivière & cet affreux Hôtel-Dieu qui a l'air d'un abattoir!
Il n'était pas non plus bien nécessaire, en déplaçant le Marché aux fleurs, d'interdire aux vendeuses les jolies logettes qu'elles improvisaient autrefois à l'aide de feuillages, de branchages & de fleurs, & de leur imposer ces toitures en zinc qui ne devraient abriter que des fleurs artificielles, pour compléter le charme de ce bosquet administratif!
On pouvait aussi se dispenser d'éventrer la place Dauphine, que j'ai vue aussi charmante que la place Royale, avec ses briques roses, pour nous montrer le monument funèbre qui est l'entrée du Palais de Justice & l'horrible balustrade de son escalier.