l’existence humaine, heureuse ou dolente dans tous les cadres de sa vie agitée. C’est son ami Renoir, je crois, qui a dit: «Un ruisseau qui fuit dans l’herbe vaut le sourire de la Joconde».

L’atelier, par malheur, ne fournit pas de ces échantillons du dehors qui s’offrent sous le ciel à tout venant, et que l’étude va chercher où elle peut, pour les transpositions en vase clos. Et puis, la nécessité s’impose le plus souvent du labeur en vue d’un succès fructueux. Monet ne pouvait pas échapper à cet aspect du problème général quand le moment vint pour lui de passer de «l’étude» au «tableau», c’est-à-dire du vase clos de l’atelier à celui du salon. Il n’était lui-même qu’au plein air.

Nous ne le verrons pas moins pour les Nymphéas, au déclin de sa vie, ramener à l’atelier ses études du «Jardin d’eau» pour des achèvements de sensations si vivantes qu’aucun cloisonnement ne pourra plus les déformer. Ainsi le voulait la pratique des grands cadres. Et puis la familiarité de la lumière avait mis l’œil de l’artiste au-dessus des défaillances. Ce fut même le plus beau moment des plus subtils raffinements de visions que Monet rapporta du fond des eaux de son jardin.

Car ce jardin ne fut, en somme, comme je l’ai dit, qu’un atelier de plein air. Monet n’en avait pas fait la théorie. Son empirisme était d’instinct trop sûr pour que l’idée lui vînt de le doctriner. A parcourir les pays, à s’abreuver partout de la nature, il avait simplement appris ce que réclamaient les activités de son œil dans les directions où l’appelait le génie de son art en quête d’une perfection d’achèvements.

Il n’est pas besoin de savoir comment il fit son jardin. Il est bien certain qu’il le fit tel que son œil le commanda successivement, aux invitations de chaque journée, pour la satisfaction de ses appétits de couleurs. Quand on vous aura dit que le jardin de Monet est traversé par une route à automobiles, par le chemin de fer de Gisors et par un embranchement de la rivière l’Epte, peut-être penserez-vous que l’unité n’en doit pas être le trait dominant. A quoi cela ressemble-t-il? A tout et à rien. Sans la route, sans le chemin de fer, sans la rivière qui appelle les pêcheurs, on aurait pu, peut-être, y trouver l’isolement. Eh bien, c’est justement le miracle: on y est à l’abri de tous les importuns.

De la maison à la route, des faisceaux d’arcs-en-ciel de toutes les fleurs, de toutes les colorations de féeries, tombent de la voûte céleste en un étalage de cascades flambantes, appelées de l’œil du peintre, à certaines heures, pour ses grandes douches de torrents lumineux. Monet aimait la fleur, pour elle-même, pour les légèretés, les envolées de sa figure, pour le drame d’amour qu’elle irradie avec un éclat d’insolence, pour les flammèches profuses de teintes tendres ou violentes qui s’étalent agressivement parmi les rosiers géants où se lyrisent des yeux las des proses de la vie.

Un mur surmonté d’une grille, des arbres et l’encaissement de la route font qu’il n’y a point à redouter l’œil du passant. Par ces petites allées bourgeoises à la disposition de l’unique promeneur, Monet, familier avec chaque touffe de floraison discrète ou tapageuse, ne manquait pas d’accomplir, chaque matin, la cérémonie du premier salut réclamée par l’insatiable sollicitation des yeux.

Une porte permet de traverser la route, une clef de franchir le talus de la voie ferrée, que des entassements de grands rhododendrons et un haut grillage de rosiers grimpants isolent de toutes parts. Les voyageurs ne pouvaient pas se plaindre de côtoyer un immense bouquet de fleurs, et Monet, à quelques pas d’eux, absorbé dans le miroir de son étang, n’entendait même pas le train.

Pour le reste du jardin, ce n’est, à proprement parler, qu’un silencieux étang fleuri d’éclatants nymphéas, jusque sous l’arc englyciné d’un pont japonais qui fait tableau—seule concession au romantisme de ces lieux. Du côté de la voie ferrée, les grands peupliers, les saules dont on voit pendre les branches aux panneaux des Tuileries, une presqu’île de grands bambous touffus, jungle cernée par le courant des eaux vives où serpentent des herbes joyeuses. Le chemin de ronde en treillages de rosiers grimpants ouvre des arceaux d’ardentes couleurs sur la verdure de l’immense prairie qui s’étend jusqu’aux coteaux de la Seine. Il n’en faut pas davantage pour faire un paradisiaque séjour où l’œil humain butine tour à tour, pour d’incomparables fêtes, toutes harmonies de lumières dont la terre et le soleil peuvent exalter, jusque dans les accalmies de la terre bourdonnante, l’heureux éclair des visions les plus grandioses comme des plus ténues.