Déjà il avait fait son jardin dont la plus importante partie était d’un étang de nymphéas. La bordure d’une grande prairie, avec dérivation d’une branche de l’Epte, avait fourni l’étendue nécessaire, et Monet y avait apporté l’ardeur d’une imagination résolue. Bientôt les succès d’horticulture dépassèrent toutes les espérances. Les indifférents même venaient s’émerveiller au miracle—ne fût-ce que pour dire: «J’ai vu le jardin de Monet.»
Le jardin de Monet compte parmi ses œuvres, réalisant le charme d’une adaptation de la nature aux travaux du peintre de la lumière. Un prolongement d’atelier en plein air, avec des palettes de couleurs profusément répandues de toutes parts pour les gymnastiques de l’œil, au travers des appétits de vibrations dont une rétine fiévreuse attend des joies jamais apaisées. Tel le nourrisson, à peine apparu dans le monde, tâtonne vers le sein qu’il ignore, et, le rencontrant, ne voudrait pas le quitter.
Non que les artifices d’éclairage fussent l’affaire de Monet. Tout le plein de la pleine clarté, ce n’était pas trop pour son œil assoiffé d’inconnu. Toute l’école du «plein air» dans le sens le plus complet du mot. Emmener l’homme sous le ciel, et lui proposer d’ouvrir les yeux, cela ne paraît pas une affaire. Mais la nature n’a rien disposé pour des effets préconçus. C’est à la rétine, survenue, d’interroger les éléments, de les disjoindre afin de les grouper pour une cohérence de sensations dont l’œil est le lieu de rencontre et que la fortune du peintre sera d’exprimer. Pour l’achèvement d’une telle œuvre, il lui faut le plus possible de l’univers, à toute heure, devant les yeux. Sans savoir pourquoi, nos désœuvrés eux-mêmes se dépensent en de vains déplacements, pour découvrir ce qu’ils ont déjà rencontré partout sans l’avoir vu, en raison d’une insuffisance rétinienne que le problème de l’art est précisément d’aviver.
L’homme qui se propose d’exprimer véritablement quelque partie du monde doit être, lui-même, d’une structure particulièrement compréhensive. Toute la planète et tout le ciel, et tous les mondes, ce n’est pas trop pour lui. Il sent, il sait que la diversité des choses n’a pas de mesure. La merveilleuse fortune de l’œil est dans l’éternel rayonnement élémentaire en contre-coup de chocs aussi rapides que lointains où l’on ne peut rencontrer, par d’éternels enchaînements, que des moments de l’espace et du temps—houles de l’Infini dans les activités simultanées de l’interdépendance universelle.
Les réactions de nos surfaces de vision sont presque instantanées, ce qui nous permet toutes adaptations du sujet à l’objet—première condition de l’art de peindre. Les harmonies de rencontre, le hasard des heures nous en fournit des tableaux que nous célébrons sous le nom de «beaux paysages», quand nous ne passons pas tout simplement sans y rien découvrir. Cela dépend surtout de ce que nous sommes capables d’y chercher. Une des gloires de l’école moderne fut d’avoir reconnu que la plaine stérile elle-même peut nous fournir, par le jeu de ses lumières, une féconde source des plus hautes émotions de beauté.
Bien que la mer ne lui eût pas ménagé les séductions de ses appels, Monet était un sédentaire. Non qu’il dédaignât rien de la planète. Mais la vie est brève, et sa besogne d’art le fixait au sol devant les problèmes du chevalet. Cela, c’était le labeur en soi, l’activité organique distribuée dans de méthodiques successions d’efforts, en quête d’une interprétation plus ou moins ardue. Mais la gymnastique, naturelle ou apprise, de la surface rétinienne fixant, pour un temps de raison, l’œuvre de transposition par les réactions des sensibilités de partout et de toujours, où en trouver l’occasion, les moyens, les méthodes en vue des réalisations de chaque journée?
—Partout, fut la réponse de Monet.
La Renaissance mettait l’école dans l’atelier du Maître—ce qui facilitait tous moyens d’empirisme, mais n’était que trop propre à la destruction de l’originalité. On avait découvert la Grèce, ou plutôt l’hellénisme en dégénérescence. On ne s’était pas encore avisé du ciel, de la terre et des eaux, pour interprètes de la fabrication mondiale en perpétuel renouveau. S’il s’agissait vraiment d’exprimer la terre et le ciel, le temps n’était-il pas venu de sortir d’un enclos de murailles, pour regarder le monde, comme on dit, «dans le fond des yeux.»
A parler franc, je ne crois pas que Monet ait commencé par se poser tant de questions. L’équilibre général de sa nature lui commandait l’esprit philosophique, mais le temps et les moyens lui avaient manqué pour tant de généralisations. Cependant, il se campait, en joie, devant les problèmes du dehors et les envisageait d’un œil assuré. Confiant dans la droiture de ses sensibilités, il s’abandonnait, sans réticences, aux faciles pentes de sa probe conscience d’homme et d’artiste, qui ne le trompait pas puisqu’il ne cherchait le succès que dans la vérité. Il aimait les champs, les fleurs, les bois, la plaine et les halliers, tous les ciels de toutes les lumières, toutes les montagnes sous le soleil ou la neige, tous les rivages, toutes les eaux des mares, des fleuves et de l’Océan calme ou bouleversé, tous les aspects de