La confiance en soi, qui caractérise le génie, n’exclut pas toujours, comme on pourrait croire, un besoin (parfois maladif) de l’approbation extérieure. C’est une question de mesure. Monet n’avait pas besoin du public pour juger personnellement son œuvre. Mais le plus grand peintre ne peint pas exclusivement pour lui-même, et, puisque son organisme rétinien évolue, comme tous autres, en correspondance d’un public plus ou moins éclairé, il est inévitable qu’une moyenne d’accords s’établisse, avec le temps, sur son nom. Le point décisif est que, le temps, c’est, pour nous, de la vie qui tombe, sans compter, au sablier de l’éternel écoulement, et que ce qui nous en échappe ne nous sera pas retourné. Le temps, c’est de la joie appelée qui s’enfuit au moment d’apparaître. C’est de la douleur, aussi, qu’on n’évite, au passage, qu’à la condition de la retrouver plus tard là où on ne l’attendait pas.
L’homme anxieux de vivre avant tout, de lui-même, est supposé faire injure à la majorité de ses contemporains, qui, pour la plupart, ont besoin d’autrui pour se faire utilitairement une moyenne de vie neutre, sans choquer ceux qui, par de trop bonnes raisons, n’offensent qui que ce soit de leur personnalité. De quels tourments Durand-Ruel sauva Monet en lui permettant d’être et de demeurer lui-même à travers toutes entreprises des coalitions de médiocrités! Grâces lui soient rendues. Par lui, Monet ne fut pas seulement aidé d’achats. Au plus fort de la bataille, quand le bon idéaliste sentait à ses côtés l’entrain de ferme confiance qui annonçait la foi en l’avenir, un réconfort des profondeurs enhardissait la brosse merveilleuse qui ne pouvait conduire son œuvre qu’à la condition d’oser toujours davantage, c’est-à-dire de n’atteindre jamais complètement le résultat cherché. Le plus beau succès s’enveloppe souvent d’un tissu de revers. Le soldat qui s’attarde à ses blessures a chance de ne pas connaître la plus belle victoire, celle qu’on remporte sur soi-même en fin de journée.
C’était déjà un très remarquable «succès». Avant que Durand-Ruel, à l’Hôtel des Ventes, jetât sur le tapis ses trois cents francs pour une simple ébauche, la période initiale nous montre, à 50 francs l’un, le marché des tableaux de Monet. La somme infime ne permettant pas qu’on y inscrivît le bénéfice du marchand, il fallait que Monet allât offrir lui-même sa marchandise aux amateurs.
Y avait-il des amateurs? Eh oui, Paris est la ville des miracles. Il n’est pas de mouvements de la pensée qui n’y rencontre, avec de bruyants adversaires, des adeptes prêts à s’assimiler des vues nouvelles, pour se constituer, sous quelque nom d’apparat, en un groupe de «précurseurs». Le nom d’Édouard Manet avait déjà retenti[C]. D’autres noms, qui sont devenus grands, allaient suivre. Il en survivra un beau bataillon d’art qui sera l’honneur de notre pays, Manet, Boudin, Monet, Renoir, Pissaro, Sisley, Degas, Jongkind, Caillebotte, Cézanne, Berthe Morizot, miss Cassatt. A noter que Cézanne eut à lutter contre les résistances de Monet lui-même, qui finit par l’admettre aux honneurs de sa chambre, où figuraient en belle place des œuvres éminentes de ses camarades de combat. Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’enseignement de l’école «impressionniste», dont Claude Monet se trouva le chef, domina l’ensemble des productions artistiques de ce temps.
Personne ne se serait avisé d’un tel jugement quand le peintre allait, de porte en porte, chez l’amateur, promener ses panneaux hasardeux. Pour 50 francs, vous aviez un Monet. Il y avait aussi beaucoup de braves gens qui se refusaient à la gloire de cette aventure. Et, cependant, de ces hâtifs morceaux de jeunesse, quelques-uns ont survécu que les musées se disputent aujourd’hui à des taux imprévus.
Au premier rang des clients bourgeois de la jeune école, se trouvait Faure, le baryton bien connu, qui soignait une réputation de «connaisseur en peinture» laborieusement acquise dans le monde qui va des abonnés aux étoiles de l’Opéra. L’excellent homme en était au point de pouvoir impunément se permettre des fantaisies, et la plus explicable de toutes était naturellement de quelques traits de singularité en dehors des conventions du jour. Il choisit l’école impressionniste pour l’objet de son enthousiasme, et devint le protecteur, et même «l’ami», des principaux «maîtres». Il possédait de beaux Manet qui ne l’avaient pas ruiné, et misait quelquefois sur de simples Monet, pour donner du relief à sa mécénienne bienveillance. A cet effet, le bon Claude Monet venait, de temps à autre, chez son célèbre client lui offrir des toiles, à 50 francs l’une, dont le grand baryton faisait emplette quand il était dans ses bons jours.
Un beau matin, l’artiste se présente sans bruit, son tableau sous le bras, chez le glorieux acheteur. Faure était bienveillant et d’accueil aimable.
—Je suis content de vous voir, cher ami, surtout si vous m’apportez un chef-d’œuvre.
—Je ne sais pas. J’ai fait de mon mieux.
—Voyons. Ah! ah! Mais ce n’est pas ça du tout, mon cher enfant. Si j’achète vos tableaux sans marchander, c’est pour la peinture. Ici, il n’y a pas de peinture. Vous avez oublié, évidemment. Rien que de la toile, ce n’est pas assez. Remportez-moi ça. Mettez-y de la peinture, et je l’achèterai peut-être. Vous voyez que je suis bon garçon, hein? Au fait, maintenant, vous pouvez bien me le dire. Qu’est-ce que vous croyez que ça représente?