—Je ne crois pas. Je sais que ça représente le lever du soleil dans le brouillard de Vétheuil, sur la Seine. J’étais de bonne heure dans mon petit canot, attendant l’effet de lumière. Le soleil a paru, et moi, au risque de vous déplaire, j’ai peint ce que je voyais. C’est peut-être pour cela que vous ne l’aimez pas.
—Ah! ah! je comprends très bien maintenant. Il faut savoir. Ah! oui, la Seine, et puis la brume qui, aux premières fusées de lumière, brouille la vue. On ne voit pas très bien. Mais c’est la faute du brouillard, n’est-ce pas? Tout de même, il n’y a pas assez de peinture. Mettez un peu plus de peinture, et je suis bien capable d’acheter le tableau.
Monet, philosophe, rentre chez lui et met son panneau dans un coin, face au mur.
Six ans après, en 1879, il a un atelier où les «amateurs» lui rendent visite pour d’éventuelles revanches. Voici précisément Faure lui-même, en quête de «quelque
chose» à sa convenance. Le Lever du soleil à Vétheuil est sur un chevalet.
—Ah! vous avez là une assez jolie chose, cher ami. Une brume de clarté. L’église, les tourelles, les pavillons, les corniches de blancheurs qui percent la nuée... le village, qu’on ne voit pas, se reflète dans le fleuve... En voulez-vous six cents francs?
Et Monet, redressé, tout vibrant:
—Vous avez donc oublié que vous m’en avez refusé cinquante francs, il y a six ans. Eh bien, aujourd’hui, je vais vous dire une chose. Non seulement vous ne l’aurez pas pour 50 francs, ni pour 600, mais si vous m’en offriez 50 000 francs, vous ne l’auriez pas davantage.