Et le baryton s’en alla, dégonflé.
Ce qui fait le beau de l’histoire, c’est que le Lever du soleil sur Vétheuil est toujours là, l’artiste n’ayant jamais accepté de s’en défaire. Il est au mur de l’atelier du rez-de-chaussée, à Giverny, sous l’œil des visiteurs, pour attester la gloire historique de la toile rebutée. Monet avait trente-trois ans. Nous possédons là l’éclatant témoignage de la voie douloureuse du néant à l’apothéose, marquée d’étapes cruelles, où s’atteste l’incompréhension d’un public aveuglé, qui prétend juger en dernier ressort. Le plus précieux document sur les formations de notre peinture dans ses recherches laborieuses des plus subtiles dispersions de la lumière. Le Lever du soleil sur Vétheuil, avec ses reflets de brume et de blancheurs sur la Seine, se trouva le coup de clairon qui annonçait le lever du rideau sur l’étang des Nymphéas.
VI
LA LUTTE A OUTRANCE
Aujourd’hui, encore, après la bataille acharnée d’un demi-siècle, dont l’événement fut la révélation des Nymphéas, plus d’un œil «exercé» se rencontrera peut-être encore pour une suprême résistance aux fanfares de la victoire gagnée. Cela pourrait étonner quelques-uns. Puisque la fortune m’a permis d’en prendre mon infime part, comme spectateur, en quelques péripéties du combat, j’ai peut-être le droit de rappeler ce que fut cette lutte sans merci où les hommes tels que Monet, Degas, etc., s’engagèrent, pour la vie ou la mort, sous le feu des canonnades sauvages d’une troupe d’aveugles-nés, en guerre contre les rayons du soleil.
Considérez que Faure, qui refusait de payer 50 francs le Lever du soleil sur Vétheuil, était couvert d’injures pour ses achats précédents de toiles honnies. On oublie trop aisément ce que fut cette impitoyable mêlée où longtemps il parut que la fortune ennemie devait l’emporter de haute lutte sur des novateurs injuriés, bafoués, traités avec le dernier mépris par les critiques les plus autorisés du monde officiel, dispensateur des incongruités budgétaires. Il fallut une rencontre de circonstances particulières pour faire entrer l’Olympia au Louvre. On n’a peut-être pas oublié que l’Enterrement d’Ornans demeura longtemps caché dans l’ombre d’un réduit obscur où les visiteurs de notre grand musée se trouvaient hors d’état de le découvrir. Un jour, passant avec Monet devant cet immortel chef-d’œuvre, je lui disais:
—Eh bien, moi, si après tout ce que nous venons de voir, on me permettait d’emporter une toile, c’est celle-ci que je choisirais.
—Et moi, répondit-il tout d’un trait, ce serait l’Embarquement pour Cythère.
Ainsi voilà le chef de l’école dénoncée avec tant de virulence par la critique officielle comme le négateur de l’art, qui se classe, avant tout, parmi les fidèles de la lumière éthérée de Watteau, qu’il rejoint en souriant, sous des torrents d’injures. Nous découvrons, aujourd’hui, qu’il avait des raisons fondamentales pour cela.
Voyons donc, en courant, quelques aspects de la bataille. Le récit en a été sommairement fait par Gustave Geffroy, avec pièces à l’appui, dans son livre, fortement documenté, sur Claude Monet. Je ne puis qu’y renvoyer le lecteur. Il me sera permis de risquer simplement quelques brèves citations, afin de caractériser, à ce moment, l’état des esprits. L’extravagance de la polémique rend la documentation nécessaire, car, dans le présent triomphe de la nouvelle école de peinture, on a peut-être un peu trop vite oublié par quels torrents de grossières injures furent accueillis des jeunes hommes dont la seule offense était la recherche d’un surcroît de vérité dans les interprétations de la nature.
A la première exposition des impressionnistes (1874), suivie d’une vente à l’hôtel Drouot, le Charivari, sans malveillance systématique, écrivait: «Cette peinture, à la fois vague et brutale, nous paraît être à la fois l’affirmation de l’ignorance et la négation du beau comme du vrai. Nous sommes assez harcelés par les fausses excentricités, et il est trop commode d’appeler l’attention en faisant plus mauvais que personne n’osa jamais faire.»