Ce n’était qu’une entrée en matière. Les prix furent dérisoires. Le commentaire du Figaro n’était pas fait pour préparer une revanche: «C’est en couleur ce que sont en musique certaines rêveries de Wagner. L’impression que procurent «les «impressionnistes» est celle d’un chat qui se promènerait sur le clavier d’un piano, ou d’un singe qui se serait emparé d’une boîte à couleurs.»
Dernière exposition (1876). Appréciation de M. Albert Wolff dans le même Figaro:
«La rue Le Peletier a du malheur. Après l’incendie de l’Opéra, voici un nouveau désastre qui s’abat sur le quartier. On vient d’ouvrir chez Durand-Ruel une exposition qu’on dit être de peinture. Le passant inoffensif, attiré par les drapeaux qui décorent la façade, entre, et à ses yeux épouvantés s’offre un spectacle cruel: cinq ou six aliénés, dont une femme, un groupe de malheureux atteints de la folie de l’ambition, s’y sont donné rendez-vous pour exposer leurs œuvres... Ils prennent des toiles, de la couleur et des brosses, jettent au hasard quelques tons et signent le tout. C’est ainsi qu’à Ville-Évrard, des esprits égarés ramassent des cailloux sur leur chemin et se figurent qu’ils ont trouvé des diamants.»
Après avoir expliqué qu’il ne faut parler «ni de dessin, ni de couleur» à Degas, le même Albert Wolff continue: «Et c’est cet amas de choses grossières qu’on expose en public, sans songer aux conséquences fatales qu’elles peuvent entraîner. Hier, on a arrêté rue Le Peletier un pauvre homme qui, en sortant de cette exposition, mordait les passants... Les membres de ce cénacle, sachant fort bien que l’absence complète de toute éducation artistique leur défend à jamais de franchir le fossé profond qui sépare une tentative d’une œuvre d’art, etc., etc...»
Je regrette d’être obligé de mentionner le nom de M. Huysmans (1880) dans cette fâcheuse série. Il renvoie Monet et ses amis au docteur Charcot, «auteur d’expériences sur la perception des couleurs chez les hystériques de la Salpétrière et les malades du système nerveux.» Monet avait déjà, à cette époque, peint quelques-unes de ses fortes toiles. M. Huysmans s’est suffisamment répondu à lui-même, en prenant part à la souscription pour donner l’Olympia au Louvre.
Enfin, voici le jugement de M. Roger Ballu, inspecteur des Beaux-Arts (1877). «MM. Claude Monet et Cézanne, heureux de se produire, ont exposé, le premier trente toiles, le second quatorze. Il faut les avoir vues pour s’imaginer ce qu’elles sont. Elles provoquent le rire et sont lamentables. Elles dénotent la plus profonde ignorance du dessin, de la composition, du coloris. Quand les enfants s’amusent avec du papier et des couleurs, ils font mieux.»
Après ces débordements d’extravagances, quelques défenseurs, toutefois, se mirent en ligne. Mais il fallut du temps pour en faire une troupe avec laquelle les «Philistins» de l’imagerie courante fussent tenus de compter. Dès 1876, avec des précautions de langage, Castagnary prenait nettement position. «J’ai vu poindre l’aube de ce retour à la simplicité franche, écrit-il dans le Siècle, mais je ne croyais pas que ces progrès fussent si rapides. Ils sont flagrants. Ils éclatent, cette année. La jeunesse y est lancée tout entière, et sans s’en rendre compte, la foule donne raison aux novateurs. Ce sont les tableaux exécutés sur nature, avec l’unique préoccupation de rendre justice, qui attirent... Eh bien, les impressionnistes ont eu une part dans ce mouvement... Pour ces peintres, le plein air est une délectation, la recherche de tons clairs et l’éloignement du bitume un véritable acte de foi.»
Burty, non moins bien qualifié, rédigeait en excellents termes le catalogue de l’exposition de 1875, non sans faire «des réserves sur les rudesses de la touche, le sommaire des dessins, le précieux de certaines indications». Car on ne pouvait pas, ou plutôt on n’osait pas défendre «les impressionnistes» sans des rectrictions destinées à ménager le public.
Tout cela pour conduire cette belle jeunesse à des assauts de difficultés financières trop lamentablement constatées par la lettre suivante (1875) d’Édouard Manet à Théodore Duret:
«Mon cher Duret,