«Je suis allé voir Monet hier. Je l’ai trouvé navré et tout à fait à la côte. Il m’a demandé de lui trouver quelqu’un qui lui prendrait au choix dix à vingt tableaux, à raison de cent francs. Voulez-vous que nous fassions l’affaire à nous deux, soit cinq cents francs pour chacun?
«Bien entendu, chacun, et lui le premier, ignoreront que c’est nous qui faisons l’affaire. J’avais pensé à un marchand ou à un amateur quelconque, mais j’entrevois la possibilité d’un refus.
«Il faut malheureusement s’y connaître, comme nous, pour faire, malgré la répugnance qu’on pourrait avoir, une excellente affaire, et en même temps rendre service à un homme de talent. Répondez-moi le plus tôt possible, ou assignez-moi un rendez-vous.
«Amitiés.
«E. Manet.»
Cette lettre, si honorable pour tout le monde, n’a pas besoin de commentaires. Il ne manqua pas, d’ailleurs, d’autres témoignages d’amitié qui, aux heures de doute, dans le succès même, ne lui furent pas moins précieux. Témoin la lettre suivante d’Octave Mirbeau qu’il faudrait dater probablement de 1885 à 1890:
«Voyons, voyons, raisonnez-vous un peu. Vous êtes perdu parce que la neige a fondu au lieu de rester sur la terre, comme vous l’eussiez désiré. C’est de l’enfantillage. Il n’y a qu’une chose qui doit vous préoccuper. C’est votre art. Êtes-vous en progrès, ou bien êtes-vous en décadence? Voilà les deux seules questions qui doivent se poser à vous. Eh bien, mon ami, je vous le dis et croyez-moi. Depuis trois ans, vous avez fait des pas de géant. Vous avez découvert des choses nouvelles. Votre art s’est élargi; il a embrassé ce qui est possible. Vous êtes, de ce temps, le seul artiste qui ayez doté la peinture de quelque chose qu’elle n’avait pas. Et votre vision s’élargit encore. Vous êtes en pleine puissance de vous-même. Le plus fort, et le plus subtil aussi; celui qui laissera après soi le plus d’influence. Et vous dites que vous êtes f...? Quand vous-même vous me disiez l’autre jour, à propos de votre figure au soleil: «C’était quelque chose que je n’avais pas fait encore; un frisson que ma peinture n’avait pas encore donné.» Et maintenant, vous êtes f.... Vous bafouillez, mon bon Monet, et c’est triste qu’un homme de votre temps, rare, de votre talent, unique, en soit à radoter sur ces stupidités. Et ce n’est pas mon avis seul. C’est l’opinion de tous ceux qui vous suivent, et qui vous aiment. A chaque campagne, dit-on, ce diable de Monet nous donne encore autre chose. Il y a encore plus de profondeur, plus de pénétration, plus d’exécution. Et c’est la vérité pure. La vérité aussi, c’est que vous éprouvez, sans vous en douter, peut-être, un malaise purement physique et purement critique. Cela a des répercussions sur le moral, comme la plupart des affections. Il s’agit de faire disparaître ce malaise et le reste s’évanouira. Tous les hommes de votre âge ont passé et passeront par là.»
Édouard Manet, pour avoir succombé trop tôt, est mort pauvre, et Monet, vieillissant, s’enrichit. Quand il offrait 500 francs pour venir en aide à son ami, Manet apportait probablement tout ce qu’il avait de disponible. Plus tard, quand Monet vendit enfin ses tableaux, il prodigua l’aide de toutes parts autour de lui. Les deux cœurs étaient dignes l’un de l’autre.
—Et la revanche? demandait-on plus tard à Durand-Ruel.
Et celui-ci de répondre: